Un(e) auteur(e), trois questions : l'Agence vous propose de découvrir régulièrement des écrivains, illustrateurs, traducteurs... qui vivent et travaillent en Provence-Alpes-Côte d'Azur.

Mathilde Ramadier, née en 1987, est diplômée en arts graphiques et titulaire d'un master de philosophie contemporaine à l'ENS. Auteure d'essais (notamment chez Actes Sud) et de romans graphiques (dont Sartre paru chez Dargaud), elle a reçu le Prix Tournesol au festival d'Angoulême en 2018 pour l'album Et il foula la terre avec légèreté (Futuropolis) réalisé avec Laurent Bonneau. Elle vit entre Arles et Berlin.


Quelle est votre actualité ou projet en cours ?

Je travaille surtout sur mon premier roman, commencé en résidence à La Marelle à Marseille, en 2018. Une histoire de femmes fortes qui travaillent à l'usine et décident de faire grève de façon déterminée mais non-violente...

Je ne m'étais pas encore frottée de si près à la fiction. C'est une nouvelle phase de mon travail qui s'ouvre, à la fois réjouissante et éprouvante, le roman poussant plus que les autres genres à la solitude, à mon avis... Je sens en outre que ce projet est plus proche de ma sensibilité que les autres, il me force à sortir autrement de ma zone de confort et c'est une bonne chose.

En parallèle j'écris pour la revue L'ADN, consacrée à l'innovation, ainsi que pour Philonomist, le site de Philosophie Magazine qui décrypte le monde de l'entreprise à travers le prisme de la philosophie, ce qui me permet de prolonger mes réflexions sur le monde du travail, entamées avec les albums Berlin 2.0 (Futuropolis, 2016) et Bienvenue dans le nouveau monde (Premier Parallèle, 2017), mais aussi de revenir à la psychanalyse.

Je me suis récemment prêtée au jeu des conférences TED en participant à TEDx Toulouse avec un exposé sur la nécessité d'écouter sa colère et d'en faire quelque chose, pour s'engager, passer à l'acte - quand on est artiste ou écrivain, ou tout simplement préoccupé par l'état du monde. À l'époque de la "dictature du bonheur" et du narcissisme sur Instagram, cela me paraissait important de rappeler que les émotions négatives ne doivent pas être refoulées, tant sur le plan intime que politique. C'était par ailleurs ma première véritable expérience seule sur scène, au théâtre de Toulouse. J'ai senti le pouvoir que revêtent les mots lorsqu'ils sont prononcés et non simplement écrits ou lus. C'était tout nouveau pour moi, ça m'a traversée comme un courant électrique.


Le livre qui vous a le plus marquée, et pourquoi ?

Répondre à cette question est toujours une gageure, car il y en a tant ! Je vais donc en citer trois, qui m'ont marquée jusque dans mon corps, parce que j'ai littéralement été secouée en les lisant. Pas pendant la lecture mais à la fin, après avoir tourné la dernière page. Quand je suis émue par une œuvre - un film, un livre, une installation d'art, un morceau de musique - je pleure toujours après coup, comme pour relâcher toute la tension accumulée. Je pleure beaucoup avec l'art, c'est même une tendance qui s'accroît avec l'âge.

J'ai donc beaucoup pleuré après Bonjour Tristesse, de Françoise Sagan, toute une nuit dans mon lit. Après L'Étranger d'Albert Camus aussi, que j'ai lu assez tard. Je devais avoir vingt ans, je me souviens l'avoir terminé dans le métro, à Paris, j'ai dû descendre du wagon parce que les larmes m'envahissaient et que c'était embarrassant. Ces deux livres ont fait ressurgir tout à la fois une immense mélancolie, existentielle, que j'ai toujours eue, et une passion dévorante pour la poésie du monde.

J'ai retrouvé l'émotion de L'Étranger en lisant plus récemment le fameux Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, qui m'a impressionnée. J'en retiens la toute dernière phrase, « Je voudrais, moi aussi, qu'ils soient nombreux, mes spectateurs, et que leur haine soit sauvage », et cette phrase seule parvient à faire monter en moi une émotion puissante, une rage vivace, une empathie infinie pour cet homme, le frère de "l'Arabe" à qui Camus n'avait pas donné de nom. Et le destin n'aurait pas pu mieux faire pour fermer la boucle : j'ai fini Meursault, contre-enquête dans un train, mais cette fois, à trente ans, j'ai un peu plus assumé mes larmes !


Le livre que vous auriez aimé écrire, traduire, publier ? 

Difficile de répondre aussi mais je crois que c'est King Kong Théorie, de Virginie Despentes. Je l'ai lu tard, trop tard, peut-être que j'attendais le bon moment, pour être sûre d'être touchée, parce que j'avais la trouille, mais je crois que j'ai bien fait d'attendre, il y a certains livres qui nécessitent plus de maturité. Cette fois, ce ne sont pas les dernières phrases qui m'ont fait frémir, mais les toutes premières, devenues célèbres, « J'écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses... ». Pour moi c'est le grand livre du courage, de l'audace, du culot, dont on avait besoin. Je l'ai lu d'une traite, avec mon bébé de trois mois endormi contre moi et je me suis dit « Wow, la littérature permet de faire ça ! ». Je ne pensais qu'à ce livre ensuite, des jours durant, j'étais envahie d'un sentiment de puissance, c'était bon. J'ai saisi ce qu'on nomme empowerment.

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