« Servez-vous, donne ou échange. » Le panneau est clair : ici, chacun peut se servir en livres, librement et sans payer. Entretien avec Rachel Roux, initiatrice d'une "librairie" pas comme les autres.

En 2014, l'ancienne professeure d'électrotechnique passionnée de lecture décide de mettre ses propres livres en libre circulation. Une boîte de livres apparaît alors devant sa porte. Les habitants, d'abord supris, se prennent au jeu. La boîte se transforme en étagère... et les dons de livres ne cessent d'affluer.


Le nom de votre projet, "librairie gratuite", est ambigu. Entre bibliothèque et librairie, où vous situez-vous ?

Je me suis inspirée des "free libraries", les bibliothèques gratuites de rue aux États-Unis. Le concept de bibliothèque veut qu'on rapporte le livre. Or je préfère que les gens soient libres d'en faire ce qu'ils veulent, de le garder ou de le donner à leur tour. Quand je participe aux maraudes du collectif Carpentras solidarités, j'apporte des livres en suivant ce principe. Les gens aiment beaucoup, mais je dois les rassurer sur le fait que c'est sans contrainte. Ils n'ont pas l'habitude de la gratuité complète.


On connaît l'attachement des lecteurs à leurs bibliothèques. Donner des livres ne fut pas trop difficile au début de cette aventure ?

Pas facile du tout, très difficile même. Mais on apprend à s'en séparer doucement. Au début c'est juste quelques livres. Et puis on se rend compte que ça fait plaisir. Alors on augmente le rythme. Et à la fin c'est naturel et agréable. C'est pareil pour les gens qui m'amènent des livres. Ils s'habituent. Ça devient normal. On ne garde finalement que les plus importants. On réussit à faire le tri avec le temps. C'est presque philosophique.


Vous permettez à des personnes aux ressources limitées de se procurer des livres. Vous considérez-vous comme un acteur du livre, un acteur social ?

Non, aucun des deux. Je rencontre juste des gens sympathiques, on partage des livres. Je ne cherche pas à sauver le monde... ni à soulager ma conscience. Il arrive que des personnes en grande précarité apportent des livres sur des thèmes réclamés (biographies de personnes qui transcendent leur vie, livres d'histoire, de philosophie, histoires d'amour...). Des exilés prennent des livres de grammaire, des dictionnaires pour réussir à mieux communiquer. Les enfants, eux, aiment posséder l'objet. Le livre devient trésor dans leurs mains. Les bénévoles en profitent aussi. C'est un partage. Ça ouvre des discussions. Un espace où l'on débat, où l'on rit.


La librairie s'est fortement développée avec le temps. En moyenne, combien de temps cela vous prend-il ?

Une bonne heure par jour, juste pour remplir et ranger. Les gens donnent parfois des caisses entières de livres. Quand j'ai des arrivages, ça prend deux ou trois heures de plus dans la semaine pour trier, nettoyer, stocker, etc.


Vous ne fonctionnez qu'avec des dons. Vous arrive-t-il de vous retrouver avec des étagères vides ?

Il y a des périodes où je n'ai plus de place, et d'autres où je n'ai plus de stock. C'est toujours une surprise. Tout part très vite, mais il y a toujours un arrivage pour réapprovisionner. À ce jour, plus de 10 000 livres ont trouvé un nouveau propriétaire. En moyenne, 200 par semaine.


Cette expérience vous a-t-elle permis de développer des partenariats, locaux ou non, avec des bibliothèques, écoles, associations, etc. ?

J'ai fait appel aux écoles primaires du village pour collecter des livres scolaires destinés à une école en Afrique. Nous en avons récupéré beaucoup. Grâce à un instituteur qui pouvait avoir un espace dans un container, ils sont bien arrivés là-bas !


Après cinq ans d'existence, quel regard portez-vous sur votre projet ?

Je suis contente d'y avoir cru. Je fais des rencontres toujours intéressantes. J'aime voir le sourire des gens quand ils trouvent le livre qui leur fait plaisir. C'est une source de bonheur, une petite bulle d'air.

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