"- Je croyais qu'on dépendait des Alpes-de-Haute-Provence, l'interrompit Jérémie.
- Géographiquement, oui. Sur le plan administratif, nous sommes une enclave de la Drôme provençale, la région des montagnes sèches."*


S'arrêter à l'image d'écrivain-paysan serait, non seulement se fourvoyer dans un stéréotype, mais encore, et autrement plus dommageable pour l'observateur, passer totalement à côté de la richesse du personnage. Certes bûcheron, agriculteur, bio de surcroît, il n'échappe pas à un certain cliché de néo-rural… qu'il réfute. À juste titre. Loin de surfer sur la vague, Bucher est un auteur pensant, acteur réfléchi de ses choix de vie, de son environnement et de l'engagement qu'il réclame.

André Bucher se méfie tout autant de l'étiquette « écrivain du terroir », comme d'un sceau trop encombrant, galvaudé et par-dessus tout, passéiste. Il revendique plutôt l'appartenance forte à un territoire d'aujourd'hui, à l'instar de la « fratrie » d'auteurs des grands espaces américains dont il se sent proche, Jim Harrison, James Welch… Panthéiste, en ce que la nature est un personnage à part entière qui doit inspirer respect et humilité, il partage avec eux la conscience d'un ici et maintenant.

L'écriture elle-même s'inscrit dans un cycle naturel : André Bucher écrit l'hiver, à la faveur des longues nuits, quand la rudesse et la brièveté des jours le gardent au-dedans. Le matériau de notes accumulées pendant les mois cléments se soude, se transforme, s'organise. Familier de la patience et des maturations lentes, il s'accorde quatre versions de ses romans avant de les soumettre à quelques lecteurs de ses proches.

Bucher écrit des histoires contemporaines, des histoires d'amour et de fraternité, porte haut les valeurs universelles de l'amitié et du partage. Sans doute pourrait-on croiser Jérémie, Paul, Daniel, Tristan... sans même s'en rendre compte, tant en apparence rien ne les distingue des autres. Rien, sinon cette fêlure, et ce regard emprunt d'humanité porté sur le monde. La cadence du temps accordé aux êtres, à la nature, à la force des sentiments, rythme l'exploration d'un territoire, tant intime que géographique.

Lecteur assidu, André Bucher se construit un univers littéraire depuis toujours. Il s'essaie à l'écriture dès son plus jeune âge, publie quelques poèmes et nouvelles de-ci de-là, comme on fait ses gammes, puis laisse la vie faire la part du lu, du vu, du vécu, avant de reprendre plume en 1988 et jouer sa propre mélodie du sensible.
D'abord avec des romans noirs, pas tout à fait noirs, « un peu métis », dont personne ne veut. Las de recevoir les lettres de refus types de la part des éditeurs, il se remet en cause, change de registre. Quand un ami lui parle de Sabine Wespieser, qui démarre alors sa propre maison d'édition, il n'adresse qu'un long courrier… et fait mouche. L'éditrice demande à lire. La maison a tout juste un an lorsque paraît Le Pays qui vient de loin, lequel reçoit d'emblée un bon accueil des professionnels du livre et du public. Auteur et éditeur se vouent dès lors confiance mutuelle et fidélité.
Puis successivement, Le Cabaret des Oiseaux et Pays à vendre lui valent une reconnaissance rapide et de nombreuses sollicitations de rencontres et signatures qu'il se fait un devoir d'honorer… Un nouvel opus est d'ores et déjà annoncé en septembre 2006.

Clin d'oeil. Clairement apparenté à la Vallée du Jabron, Sisteron… et à l'ensemble des Alpes-de-Haute-Provence qu'il met en scène dans tous ses livres, André Bucher vit dans cette enclave dont parlent ses personnages. Un îlot d'ailleurs, hostile lorsqu'il y arrive dans les années 70, qu'il aura fallu dompter, défricher, pour finalement lui redonner vie. Une gageure, une victoire, tant du point de vue de l'exploitant agricole, de l'auteur, que des deux à la fois ; les gens du pays ne s'y trompent pas et s'enorgueillissent de côtoyer cet homme sincère et droit :
« tu nous as rendu la fierté de nos vallées »

* Le Pays qui vient de loin, éditions Sabine Wespieser, 2003

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