Un témoignage de Frédérique de Carvalho, animatrice d'ateliers d'écriture pour l'association Terres d'encre (04 - cf. Dazibao n°38). Frédérique de Carvalho vient de publier son premier ouvrage, (Journal du) cheminement parmi, aux éditions Propos2éditions (04).

 

Écrire, marcher / marcher, écrire
Partir. Traverser. Déposer quelques traces.
Écrire c'est toujours se porter en avant de soi et, dans le même mouvement, se porter jusqu'à soi, entrer dans la page.
Marcher c'est toujours se porter en avant de soi et, avec soi, entrer en paysage.

Fin mars 2014, en Haute Ubaye, un groupe chausse des raquettes avec, dans la poche, un carnet et un stylo et, sur le dos, un sac à dos.
C'est un groupe comme les autres, c'est-à-dire c'est un groupe différent des autres.
Il y a là des hommes détenus à la Maison d'Arrêt de Digne, d'autres, plus libres mais néanmoins sous main de justice, un surveillant pénitentiaire, deux femmes du service d'insertion et de probation des Alpes de Haute-Provence (service à l'origine et organisateur du projet), un accompagnateur moyenne montagne et sa stagiaire et une formatrice en atelier d'écriture.

On marche. Nous sommes partis pour cinq jours. Escales en gîte et en refuge. Pour les hommes dépendants de l'administration pénitentiaire, les raquettes c'est la première fois. L'un d'entre eux écrira en incipit de son carnet c'est la première fois la montagne. Quant à l'écriture, pour tout le groupe, c'est une vieille histoire d'école avec, pour certains, quelques incursions passagères dans un journal intime ou quelques correspondances.

L'objectif de l'aventure était de tenter, par l'écriture, de mettre en forme un ressenti, des sentiments, des émotions, trouver ou retrouver sa langue, “essayer de dire” afin de préparer la sortie, c'était en quelque sorte “un sas entre le dedans enfermé et le dehors grand ouvert”. Un accompagnement vers. Et le partage de cela. Et puis, bien sûr, l'appui magistral de la montagne, la neige, les pentes, le souffle, le ciel, les chamois, le silence, l'immense.

Tout fut effort et tout fut joie. Il y avait parfois le souffle coupé du corps engagé à gravir, le souffle coupé des mots qui n'osent pas venir. Des trébuchements et des balbutiements. Il y avait parfois le souffle retrouvé lors d'une pause là-haut sur le col et la satisfaction d'être arrivé jusque-là, le souffle retrouvé dans l'écriture d'un texte où chaque jour chacun avançait plus profondément, reprenant confiance en lui, en ses mots, prenant confiance dans le groupe, sa qualité d'écoute, son accueil.

Il y avait les soirées comme posées dans l'espace, en dehors du temps même si ce n'est la nuit venant et les étoiles et notre stupeur face à la beauté des roches, des oiseaux, des textes.

Quelque chose se soudait dans le groupe, les carnets devenaient aussi précieux que les raquettes qui nous permettaient de côtoyer les crêtes, de tracer nos pistes. On reprenait des forces. On écrivait de-ci de-là, à partir de propositions d'écriture conçues comme des ouvertures et on écrivait aussi, chacun, dans un moment à soi où le recours aux mots devenait évident et spontané. “Des choses” coulaient de source et d'ailleurs on allait à la source avec des bidons traînés sur une luge pour rapporter l'eau du café, de la toilette et en repos d'un matin, on a même construit un igloo à 2 700 mètres d'altitude avec nos pelles d'avalanche et une scie pour fabriquer nos briques de glace.

On a écrit, chacun, tous. On a fait de nos carnets, un carnet de voyage collectif où chacun a sa place et qui vient dire, un peu, comme on a pu, ce qui pour soi, avec les autres, a existé.


Dans un terrier je me terre
Pour fuir le monde extérieur
Mais
Pour une raison que je ne connais pas encore
Il va falloir repartir à la recherche d'autres horizons
Pour avancer dans la vie
Et
Trouver une réponse à mes problèmes
(J.)

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