Du 30 mai au 1er juin se tiendront les Rencontres de l'édition indépendante à Lurs et Forcalquier.
Invité d'honneur : André Schiffrin.


À tous ceux qui s'intéressent à l'édition nous recommandons la lecture des deux livres d'André Schiffrin parus aux éditions La Fabrique*. Avec ces deux ouvrages, l'auteur donne une analyse documentée des effets dévastateurs de la concentration financière sur l'édition culturelle et par extension sur la vie intellectuelle en France et aux États-Unis dont il est l'un des observateurs attentifs.

Fils de Jacques Schiffrin, créateur avec André Gide des éditions de la Pléïade et en 1941 de la prestigieuse maison d'édition américaine Pantheon Books, notre invité d'honneur aux Rencontres de l'édition indépendante est lui-même éditeur aux États-Unis où il vit. Nommé directeur de Pantheon Books en 1962, à l'âge de 27 ans, André Schiffrin y a travaillé durant presque trente années avant de vivre de l'intérieur, à la fin des années 1980, les aléas liés au rachat par un grand groupe financier (c'est aujourd'hui la société Bertelsmann qui possède la marque). Il a créé, suite à sa démission en 1990, une nouvelle maison d'édition à but non lucratif : The New Press (www.thenewpress.com).

L'indépendance en question.
Dans son premier livre L'Édition sans éditeurs, publié en 1999, André Schiffrin revient sur ses trente années d'éditeur chez Pantheon Books. Rappelant l'importance du métier d'éditeur dans la vie intellectuelle, il dresse un sombre tableau des rapports entre culture et libéralisme économique mais rappelle qu'il est toujours possible de travailler autrement. L'avertissement s'appuie sur la situation catastrophique de l'édition et de la librairie aux États-Unis et il résonne d'autant plus fortement après les grandes manœuvres commerciales et la concentration financière dont l'édition française a été le théâtre ces dernières années.
Les méfaits de la concentration éditoriale sur la vie intellectuelle française sont au cœur du deuxième ouvrage d'André Schiffrin Le Contrôle de la parole, paru en 2005, qui décortique les liens entre la presse et l'édition et dénonce la censure des marchés. S'il note avec inquiétude que ce sont des marchands d'armes (Lagardère et Dassault) qui contrôlent plus de 70 % des journaux et des magazines, il analyse le rachat en octobre 2002 de Vivendi Universal Publishing par Hachette (filiale du groupe Lagardère) qui permettait à ce dernier de réunir sous sa coupe 80 % du livre de poche, 80 % de l'édition scolaire et 70 % de la distribution de livres…
L'auteur interrogé en 2005 par le journal Politis remarque que “si l'opposition à la fusion Hachette-Vivendi par trois éditeurs indépendants Gallimard, Le Seuil et La Martinière qui se sont retournés vers Bruxelles fut couronnée de succès (Hachette a dû revendre 65 % de l'ancien VUP rebaptisé Éditis, tombés ensuite dans l'escarcelle du groupe de Wendel, du baron Seillière…), Hervé de la Martinière et Claude Cherki, alors PDG du Seuil, en ont profité pour conclure un curieux marché : le rachat du Seuil par La Martinière, petite maison d'édition mais rouage “dans un bien plus vaste mécanisme” d'investisseurs dont les espoirs de rentabilité risquent de peser très fort. Il souligne aussi qu'aucun des trois éditeurs indépendants” n'a proposé d'alternative véritable, tandis que les voix discordantes contre ces nouvelles concentrations se faisaient rares”.


Les engagements d'André Schiffrin vont vers d'autres créations. Il se souvient dans l'entretien accordé au Devoir “d'un âge d'or de l'édition quand avec Pantheon Books, il avait carte blanche pour publier « les meilleurs livres que nous puissions trouver »”. Parmi ceux-ci, il note Le Tambour de Günter Grass, The Political Economy of Slavery par Eugène Genovese, les derniers ouvrages de Simone de Beauvoir et de Jean-Paul Sartre, la biographie de ce dernier, L'Histoire de la folie de Michel Foucault, et L'Amant de Marguerite Duras…
Tout en constatant les difficultés actuelles de l'édition qui l'ont poussé à démissionner de Pantheon Books et à fonder une nouvelle maison d'édition à but non lucratif, il continue de penser que la liste des meilleures ventes n'est pas le seul critère de la valeur d'un livre. Il n'est qu'à consulter la liste des ouvrages publiés par The New Press pour voir que l'on y trouve avec des auteurs comme Immanuel Wallerstein, Pierre Bourdieu, Noam Chomsky, Eric Hobsbawn, Sven Lindqvist ou Howard Zinn, un choix d'auteurs dont la valeur ne doit rien à la publicité mais tout à leur capacité d'analyse critique du monde dans lequel nous vivons…

Invité en 2005 par plusieurs librairies à présenter son livre Le Contrôle de la parole qui dénonce le conformisme intellectuel français, il a souvent cité le travail exemplaire des éditions Agone et notamment la publication d'auteurs comme Noam Chomsky ou Howard Zinn qu'aucun éditeur français n'avait jugé bon jusqu'ici de publier…
En bon lecteur de Pierre Bourdieu, dont il a publié les derniers livres aux États-Unis, André Schiffrin souligne dans Le Contrôle de la parole le rôle néfaste des grands groupes financiers dans la presse et l'édition et se permet même d'ironiser sur l'exception culturelle française : “La France est le seul pays au monde où l'essentiel des organes de presse est la propriété de marchands d'armes et d'avions militaires, Lagardère et Dassault, qui détiennent à eux deux 70 % de la presse française” ; c'est d'autant plus drôle que la survie de ces deux groupes dépend directement des contrats de l'État…

Quel horizon pour ces premières Rencontres ?
Les deux livres d'André Schiffrin sont essentiels à la compréhension du malaise que traverse l'édition. Malaise qui empêche l'essor d'une véritable création éditoriale
“indépendante” et d'une démocratisation de la culture dont les pouvoirs publics continuent de se réclamer. Après les récentes déclarations du président du Centre
national du livre on peut se demander pour combien de temps encore ? Menacées par la concentration, l'indépendance et la démocratisation de la culture sont condamnées à demeurer un vœu pieux faute d'une organisation professionnelle adaptée aux réalités de l'édition indépendante.

Nous espérons que la présence d'André Schiffrin aux Rencontres de l'édition indépendante décidera de nombreux professionnels à se rendre à Lurs et Forcalquier au mois de mai 2007. En fil rouge des ateliers qui seront proposés lors de ces premières Rencontres, on se questionnera sur la mise en place d'une organisation collective capable d'opposer, à la concentration financière, d'autres logiques de fonctionnement.


Samuel Autexier
Éditions Marginales (Forcalquier)
Prestataire des Rencontres de l'édition indépendante

 

 

  • Groupes financiers & marques éditoriales en France

À côté des grands groupes connus comme Hachette, Éditis La Martinière/Le Seuil, Flammarion ou Gallimard, il existe d'autres éditeurs qui, sans forcément regrouper de nombreuses marques éditoriales ou faire autant parler d'eux ont un chiffre d'affaires important : France Loisirs (404 M d'euros), propriété du groupe allemand Bertelsmann, les éditions Atlas (388 M d'euros,) spécialisées dans des publications vendues en fascicules dans les kiosques à journaux (encyclopédies diverses mais aussi DVD et produits audiovisuels divers), enfin le groupe Média Participations (309 M d'euros) qui regroupe Fleurus, Mango, Rustica, Dargaud.

On peut noter l'internationalisation croissante des grands groupes éditoriaux : si les deux grands groupes français ont des filiales à l'étranger, des groupes étrangers ont pris le contrôle de maisons d'édition françaises, essentiellement dans le secteur spécialisé : Reed-Elsevier (189 M d'euros) (anglais-néerlandais) pour les éditions Juris-classeurs (droit) et les Editions scientifiques et médicales (et Masson en 2005), Wolters Kluwer (137 M d'euros) (néerlandais) pour Lamy (droit) et Initiatives Santé. Quant à Bertelsmann, le géant allemand de l'édition, il possède France-Loisirs mais aussi le Grand livre du mois (ce qui veut dire que le marché des clubs de livres en France est maintenant dominé par un acteur unique) et les Codes Rousseau.

Bien d'autres maisons jouent un rôle non négligeable dans le paysage éditorial français : dans le domaine universitaire et scolaire, les Presses universitaires de France et Belin, en littérature générale Minuit, Actes Sud, les Éditions du Rocher et de nombreuses autres. Mais leur CA n'est en aucune part comparable à leur renommée : un peu moins de 16 millions d'euros de CA en 2004 pour les PUF (36e place), un peu plus de 3 millions pour les éditions de Minuit (108e place).

Sur environ 10 000 éditeurs recensés en France seules une centaine de marques sont possédées par les grands groupes. Mais leurs productions (nouveautés) et leurs catalogues (fonds) représentent plus de 90 % des ventes et la majeure partie des livres disponibles en librairie (ceci expliquant cela).


Sources : http://netx.u-paris10.fr/eadmediadix/formation/Edition/203Concentration.htm, où vous pouvez consulter quelques chiffres en édition.

* L'Édition sans éditeurs, éd. La Fabrique, 1999.
Le Contrôle de la parole, éd. La Fabrique, 2005.
Aller-retour. Paris/New-York. Un itinéraire politique (A Political Education) éd. Liana Levi, 2007

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