Le 3 mars 2017, Mobilis - Pôle régional de coopération des acteurs du livre et de la lecture en Pays de la Loire - organisait à Nantes la première journée professionnelle nationale dédiée à la lecture-correction, dans le cadre du Festival Atlantide.

Cette journée intitulée « Correcteur, un lecteur à part » a réuni une centaine de professionnels (de la correction et autres métiers du livre et de la presse... ) venus pour la plupart des Pays de la Loire, mais aussi de Bretagne, d'Île-de-France et d'autres régions françaises. Pour y donner une suite, des Assises de la correction sont envisagées en 2018.

Martine Rousseau, ex-correctrice pour le site du Monde, était invitée à intervenir en clôture de cette journée. Avec son aimable autorisation, nous reproduisons ici le compte rendu pétillant et fourni qu'elle en a fait sur "Langue sauce piquante" (dit "LSP"), le blog des correcteurs du Monde.fr qu'elle co-anime avec Olivier Houdart.

 

 

LU et corrigé

Un billet de Martine Rousseau paru le 14 mars 2017 sur le blog Langue sauce piquante.

C'était le 3 mars. [...] Arrivée pile à l'heure (bravo, Solène Bouton !), 14 heures, au LU (Lieu unique et des réjouissances). Remarquable adéquation entre le nom de ce bel endroit et les professionnels de la correction qui allaient s'exprimer toute une après-midi (et non une journée), en des débats menés par Emmanuelle Garcia.


Une correctrice, c'est joli

Surprise, en hors-d'œuvre fut présenté un extrait d'une série japonaise consacrée aux aventures d'une correctrice : Jimini sugoi ! (quelque chose comme « la simplicité, c'est épatant ! », traduit « Jolie correctrice »… Passons) :  « Kono Etsuko rêve de devenir rédactrice dans un magazine de mode et pensait se rapprocher de son objectif en entrant dans une maison d'édition.
Malheureusement pour elle, elle se retrouve affectée au service de relecture et de correction. À elle les joies de traquer les fautes d'orthographe et les incohérences dans les romans ou les articles qui vont être publiés. Malgré tout, elle fait tout pour remplir sa tâche au mieux, n'hésitant pas à partir à l'autre bout du Japon pour vérifier qu'un roman respecte bien son contexte ou à mener sa propre enquête sur une affaire traitée dans un article de revue. Finalement, le nouveau travail d'Etsuko n'est peut-être pas si inintéressant qu'il n'y paraît. »


La Légion étrangère du Livre

Puis, place à Colignon Jean-Pierre (respectons un instant l'ordre japonais), dit JPC, qui dressa un panorama de sa carrière, depuis les imprimeries de labeur et leurs « bilboquets » (les « petits travaux », on disait aussi bibelots ou ouvrages de ville = cartes de visite, menus de restaurants, faire-part, prospectus…) jusqu'au « journal de référence », en passant par L'Aurore et son cassetin à la peinture épuisée et dont l'unique fenêtre ouvrait… sur un garage. Correcteurs à essence, en somme !

Pour les jeunes générations, il revint sur les accords de 1947 entre Ambroise Croizat (ministre du travail), les patrons de presse et les syndicats, qui aboutirent à ce que le Syndicat du livre se charge de l'embauche d'ouvriers qualifiés pour fabriquer les journaux.

N'oublions pas que le Syndicat des correcteurs (créé en 1881 et surnommé « la Légion étrangère du Livre ») s'est appelé « Syndicat des correcteurs et des teneurs de copie », car il fallait lire « chou pour chou », ne rien changer au texte pour ne pas fâcher le client. Savez-vous que Simenon refusait toute intervention sur ses créations ? « C'est du langage parlé, pas écrit ! Et les points de suspension sont le reflet des réflexions de Maigret. » Pourtant, précisa JPC, Pierre Deligny, qui fut chef correcteur à l'Encyclopædia Universalis, finit par faire entendre raison au « maître », d'ailleurs auteur d'un roman mettant en scène… un correcteur : La Cage de verre.

Côté ouvrages de référence, conclusion JPCienne : « Dans tous, les problèmes qui se posent aux correcteurs restent non tranchés… » Une voix s'éleva dans le public, celle de Chambaron : Devant tant de sources qui ne permettent pas, souvent, de trouver une réponse à une question simple, pourquoi ne pas créer un « pôle » national qui répondrait aux questions ? Les seigneurs des dicos accepteraient-ils de « se fédérer » ? Commercialement parlant :-), la chose semble fort difficile.


Auto-entrepreneurs et « catégorie objective »

Sur la scène, ce fut au tour de Maud Bataille (littéraire et jeunesse, traduction), Romain Allais (documentaire, scientifique et jeux) et Alain Le Saux (poésie et essais en sciences humaines) de prendre la parole. Différence non négligeable entre eux quant aux conditions de travail : les deux premiers sont auto-entrepreneurs (un statut créé en 2008, et que les éditeurs, notamment, incitent vigoureusement les correcteurs à adopter) ; le troisième, salarié, et plus précisément, TAD (travailleur à domicile) multi-employeur (en CDI pour Gallimard, Rivages…), ce qui est fréquent chez ces travailleurs : « C'est un plaisir de corriger ! » Ajoutons qu'Alain, outre le fait de la corriger, écrit de la poésie et a fondé en 2008 une maison d'édition. Romain est diplômé en géologie, Maud a une sérieuse formation littéraire et Alain est passé par l'enseignement. Les voies menant à la correction sont toujours aussi diverses. Alain rappelle les péripéties des TAD chez Gallimard, qui souhaitait en faire une « catégorie objective » – que pourrait bien être une catégorie subjective ? – en clair, ne pas leur accorder les mêmes droits que les autres salariés de la maison, notamment en ce qui concerne la mutuelle. (Notons que Galli' finit par être débouté, en appel, quant à cette discrimination.)

Romain – auto-entrepreneur, rappelons-le – pense qu'« il faudrait sécuriser les nouveaux statuts plutôt que de pérenniser les statuts anciens » (= le salariat), estimant qu'« Internet rend obsolètes certaines formes de travail ». Voilà qui reste à voir ! Dans le public, Marie-Caroline Saussier, du collectif Correcteurs précaires , donne de la voix : « Je suis une TAD salariée ! Et c'est important, car ça permet de devenir représentante au comité d'entreprise. » Bon argument.


La « demande sociale »

Il fut ensuite question de « boîte à outils », autrement dit des ressources dont disposent les correcteurs pour travailler. Et par ressources, on entendait ici non les dictionnaires papier mais les logiciels. Prirent la prole sur la scène Étienne Diemert, correcteur, intervenant à Paris-V (« Correcteur, un métier »), et initiateur du Rendez-vous des typotes ; Christophe Leguay, « packager éditorial » (mais oui) et directeur de l'agence Antartik ; et de nouveau Alain Le Saux. Les deux premiers insistèrent avec force sur la nécessité pour les correcteurs de maîtriser l'outil informatique et ses possibilités. « Le métier de correcteur doit évoluer ! » clame le premier ; « la demande sociale, c'est être polyvalent. Formez-vous comme correcteur, mais devenez aussi assistant d'édition », dit Étienne Diemert, qui a pris langue avec les Correcteurs précaires afin d'instaurer des prix planchers pour éviter la concurrence déloyale. Polyvalence ? méfiance…, répond de la salle Madame LSP : journaliste-SR-correcteur-photographe- vidéaste-preneur de son… et quoi d'autre qui pourrait pousser des professionnels vers la sortie ? Demandera-t-on un jour à l'humain polyvalent d'effectuer artistiquement tout cela sur un pied ?

Même si bien des intervenants sont passés par Formacom (ex-Coforma) – école de correcteurs émanation de leur syndicat, et qui a dû tirer le rideau, mais dont les cycles de formation ont été repris par l'école Estienne –, le Syndicat des correcteurs est jugé quelque peu « obsolète ». « C'est du corporativisme, il faut que la profession de correcteur s'organise », estime Étienne Diemert. À quoi Alain Le Saux, salarié rappelons-le, répond qu'il est fort réconfortant pour des professionnels travaillant isolément de savoir qu'un syndicat et son avocat existent quand il faut saisir les prud'hommes.

De la salle, Chambaron pense qu'il faudrait créer un « label correction » s'appliquant notamment aux sites Internet, où l'orthographe et la syntaxe semblent trop souvent être sorties d'une centrifugeuse. Étienne Diemert répond que des discussions ont eu lieu entre lui et les Correcteurs précaires afin de proposer un label « Plume d'or » affiché sur les livres corrigés en double lecture. (Dire que, dans les années 60, les ouvrages de Larousse bénéficiaient de… treize lectures, indiqua JPC.) De leur côté, Correcteurs précaires et le SNE (Syndicat national de l'édition) ont discuté d'un « certificat de correcteur ». Enfin, Alain Le Saux évoqua cette proposition, voilà quelques années, de l'association Correcteurs en Bretagne – une région où les éditeurs bénéficient d'une subvention du conseil régional : n'octroyer la subvention que si l'ouvrage est corrigé par un professionnel. Mais pour l'heure, la chose reste lettre morte.


Correction réaction ?

L'après-midi se terminait par une interview de Mme LSP menée par l'écrivain Bernard Bretonnière, questions fines et nombreuses mais qui ne purent, faute de temps, être toutes posées. Voici quelques-unes de celles qui le furent :

Face à la grammaire, à l'orthographe et à la typographie, faut-il être puriste ? Être puriste, est-ce être réactionnaire ? Vous considérez-vous comme puriste ? Vous considérez-vous comme réactionnaire ?

Vous écrivez à la page 32 de votre livre « Retour sur l'accord du participe passé », « blanchis sous le harnois » et non pas « harnais ». Pouvez-vous nous expliquer ce choix d'une orthographe que le Grand Robert qualifie d' « archaïque » depuis le XVIIIe siècle, ce qu'attestent, par exemple Balzac et Flaubert qui employaient « harnais » ?

Vous intéressez-vous, dans votre travail de correctrice, à l'uniformisation du texte ? Par exemple, dans le même livre de Proust, on peut lire « une après-midi » ici et « un après-midi » là. Auriez-vous corrigé le grand Marcel ? Encore, dans le même livre de Juan José Saer, les dates, et les mêmes dates, sont tantôt écrites en chiffres, tantôt en lettres…

Voulez-vous écouter les réponses ainsi que l'ensemble de ce qui fut dit au LU ? C'est très simple : voici un lien vers la « captation sonore » de cette riche, chaleureuse et ensoleillée après-midi nantaise.

Grand merci à l'association Mobilis pour l'organisation, la prise de son, et au plaisir d'une autre rencontre ! Une journée ligérienne entière, cette fois ?

 


Martine Rousseau est co-auteure du livre Retour sur l'accord du participe passé et autres bizarreries de la langue française (Flammarion, 2016).

 

 

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