La prise de risque est au centre de l'activité éditoriale. Qu'il s'agisse de livres papier ou de livres numériques, l'économie de l'édition reste la même : l'investissement initial à réaliser pour produire et promouvoir un objet éditorial est très important au regard du résultat lié à la vente d'un exemplaire de l'objet fini. il est donc essentiel pour l'éditeur de mesurer le risque pris. Le calcul du seuil de rentabilité éditorial 1 permet de mesurer ce risque.


Les données à prendre en compte

Rappel de quelques notions simples de gestion :
- Le “coût de revient” 2 d'un objet éditorial correspond à la somme des charges (autrement dit des coûts) engagées pour sa création et sa promotion. Le coût de revient est une notion généralement unitaire. Pour un livre papier, il correspond à la somme des frais engagés pour l'obtenir, divisée par le nombre de livres identiques produits simultanément. On parle de “coût” parce que cette notion recouvre à la fois le prix des biens ou services achetés à l'extérieur, le coût de production des biens et services créés par l'entreprise elle-même ainsi que les coûts liés à la communication et à la promotion de ce livre. Cette définition n'est pas applicable directement aux livres numériques puisque la notion de nombre de livres produits n'existe pas. Nous verrons néanmoins qu'une approche similaire est souhaitable et possible.

- Le “chiffre d'affaires” généré par la vente d'un objet éditorial correspond à la somme des encaissements reçus ou à recevoir liés à sa vente. En gestion, on appelle “produits” les sommes générées par cette vente. Le chiffre d'affaires, contrairement au coût de revient, est une notion globale. Pour revenir à une notion unitaire, on parlera de “prix de vente”.

- La “marge” est la différence entre les produits réalisés et les charges engagées. il s'agit d'un résultat qui peut être négatif. Cette marge peut indifféremment être appréhendée pour chaque bien ou service vendu – on parlera alors de “marge unitaire” –, ou de façon globale pour l'ensemble de l'activité sur une période donnée.

Parmi les charges que nous venons d'évoquer, il faut distinguer les “charges fixes” et les “charges variables”.


Les charges variables
Une charge est dite “variable” si son montant est directement lié à une autre donnée relative à l'objet éditorial étudié. Le gestionnaire d'une maison d'édition doit avant tout se poser cette question : en fonction de
quoi se modifient les charges variables ? Certes, il est assez évident que la plupart évoluent en fonction du nombre d'exemplaires vendus, mais pas forcément toutes.
En particulier, certains contrats de distribution engendrent des frais sans lien direct avec les ventes.




La difficulté principale pour le gestionnaire est de mesurer les charges liées aux flux physiques de livres entre les libraires et la maison d'édition. dans le cas d'un livre se vendant bien, les charges de retour sont pratiquement nulles, mais dans le cas contraire ces charges peuvent devenir importantes3. nous considérons dans cet article que l'ensemble des charges variables est fonction du chiffre d'affaires réalisé.

La notion de “coût variable unitaire” est très importante.
En effet, dans le cas limite où les charges variables sont directement proportionnelles au nombre d'exemplaires vendus, le coût variable devient… fixe ! Prenons l'exemple d'un roman : la commission versée au libraire – sur chaque vente exprimée en euros – sera la même que le libraire en vende 10 ou 20 exemplaires. La “charge variable” sera bien sûr double dans le cas de 20 exemplaires vendus, mais le “coût variable unitaire” étant la division de cette charge par la quantité, celle-ci étant double aussi, il demeure fixe.


Les charges fixes
Une charge est dite “fixe” si son montant est indépendant d'une autre donnée relative à l'objet éditorial concerné.
Le fait que le libraire vende 10 ou 20 exemplaires ne change rien aux frais d'impression du tirage total : cette charge-là est fixe, autrement dit elle est indépendante du nombre d'exemplaires vendus.
L'approche économique du seuil de rentabilité éditorial conduit à considérer deux types différents de charges fixes :
- Les frais de fabrication : ils correspondent à l'ensemble des frais entrant dans le coût de revient réglementaire évoqué plus haut (cf. note n°2).
- Les frais de promotion : ils correspondent à toutes les dépenses engagées pour rendre l'objet éditorial visible de ses lecteurs et prescripteurs. on retrouvera dans cette catégorie les frais publicitaires, les frais d'envoi des exemplaires de presse (et leur coût de fabrication seulement s'il s'agit d'un tirage particulier) ainsi que toutes les autres dépenses du même ordre.
Un point particulier peut poser problème : celui des à-valoir versés. au regard de la règlementation, les à-valoir ne constituent que des avances sur droits d'auteur futurs.
ils n'entrent ni dans le coût de revient, ni dans les charges.
Cependant d'un point de vue économique, il convient de comparer le montant des à-valoir versés aux espoirs de vente de l'ouvrage pour savoir comment les traiter.
Prenons l'exemple suivant : un auteur reçoit 3 000 € d'à-valoir pour un ouvrage dont le prix de vente est fixé à 15 € Ht et pour lequel il percevra des droits de 10 %. S'il se vend moins de 2 000 exemplaires (quantité estimée pour le seuil de recouvrement de cet ouvrage), l'auteur garde les 3 000 € reçus ; en revanche s'il se vend davantage, l'auteur perçoit en plus 1,50 € par exemplaire vendu au delà de ce palier. Si l'éditeur estime que la vente “normale” de l'ouvrage concerné est en deçà de 2 000 exemplaires, alors il devra considérer économiquement l'à-valoir versé comme un droit forfaitaire dans le calcul du seuil de rentabilité éditorial, sinon il l'intègre comme une charge variable.


Calcul pratique du seuil de rentabilité éditorial
L'objectif est de trouver le nombre minimum d'exemplaires à vendre pour équilibrer les charges fixes d'un livre.
La première étape consiste à déterminer la “marge sur coûts variables unitaire” dégagée par la vente. Cette marge correspond à la différence entre le prix de vente unitaire (hors taxes) et l'ensemble des charges variables (en général, il s'agit de la somme des droits d'auteur et des différentes commissions – diffuseur, distributeur et libraire).

Par conséquent, la “marge sur coûts variables totale” correspond au produit de la marge unitaire par le nombre d'exemplaires vendus. Cette marge-ci sert d'abord à financer les charges fixes. Ce n'est qu'une fois les charges fixes couvertes que la maison d'édition commence à gagner de l'argent.



Marge sur coûts variables et seuil de rentabilité éditorial

  • Si Mcvu est la marge sur coûts variables unitaire, PPht le prix public hors taxes et Tv le taux de charges variables : Mcvu = PPht × (1 – Tv)
  • De là, si Scf est la somme des charges fixes, le seuil de rentabilité éditorial est le nombre N de livres à vendre correspondant à : N = Scf/Mcvu



L'approche la plus pratique est de rechercher le taux de charges variables (Tv), soit dans le cas le plus simple, la somme des commissions et des droits d'auteur variables.
Si ce taux est de 60 %, il reste à l'éditeur 40 % du prix public hors taxes pour financer la somme des charges fixes (Tv = 0,6 donc : 1 – Tv = 0,4).
La marge sur coûts variables totale (Mcv) est égale au nombre d'exemplaires vendus (N) multiplié par la marge sur coûts variables unitaire (PPht × [1 – Tv]). Le seuil de rentabilité éditorial correspond, lui, au nombre de livres à vendre pour que la marge sur coûts variables totale d'un titre soit égale à la somme des charges fixes (Scf). On voit bien qu'il importe peu que le livre vendu le soit sous sa forme physique ou numérique : seuls les éléments constituant la somme des charges fixes seront différents, ainsi que ceux constituant la marge sur coûts variables unitaire ; le calcul du seuil de rentabilité éditorial reste le même.


Au-delà du seuil de rentabilité éditorial
La notion de seuil de rentabilité éditorial est donc essentielle, et sa recherche doit faire partie du processus de décision aboutissant à la publication ou non d'un titre. L'éditeur a besoin de savoir si ce seuil de rentabilité est compatible avec ses espoirs de vente.
Cependant, cette notion n'est pas suffisante pour asseoir la gestion de la maison d'édition elle-même. Le seuil de rentabilité éditorial défini ici ne tient compte que des charges directes, les frais généraux de la maison sont ignorés. il conviendra donc d'élargir le raisonnement à l'ensemble du programme éditorial et d'y inclure les coûts de structure, ceci afin de mesurer le seuil de rentabilité de la maison d'édition dans son ensemble.

Un article de Pascal Arnaud
Formateur et conseil en gestion,
auteur de Gérer une maison d'édition,
Presses universitaires de Rennes, 2013

1 Le seuil de rentabilité éditorial est aussi appelé point mort.

2 La définition du coût de revient donnée dans cet article est plus large que celle issue de la règlementation comptable et utilisée pour la valorisation des stocks. Un raisonnement plus économique nous conduit à inclure dans ce coût l'ensemble des investissements en communication engagés pour l'ouvrage.

3 Il conviendra d'étudier au cas par cas les contrats de diffusion et de distribution pour connaître l'incidence réelle des retours sur le montant des commissions versées.

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