Quelques jours après son ouverture, la médiathèque Françoise Sagan (Paris 10e) accueillait le 21 mai dernier une journée d'étude organisée par l'Association des Bibliothécaires de France (ABF) suite aux événements de janvier 2015. Intitulée “Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ?” cette journée s'est articulée autour de trois idées : comprendre, agir, construire.
Nous restituons ici une synthèse partielle des interventions, et faisons suite à l'article Les bibliothèques sont Charlie, et après ? de Dominique Lahari (cf. Dazibao 44).


Introduction
Anne Verneuil, présidente de l'ABF

La liberté d'expression a été directement remise en cause, et les bibliothécaires – en tant que professionnels de l'information – particulièrement touchés par les événements de janvier 2015.
Rappelons les raisons fondamentales de l'existence des bibliothèques : proposer tout type d'écrit et garantir la liberté d'expression.
Dans ce contexte, comment favoriser la tolérance, le vivre ensemble ? Comment décliner en actions concrètes notre désir de citoyenneté ?
La bibliothèque est un lieu ouvert à tous qui doit participer à la construction des citoyens.

www.abf.asso.fr


Les bibliothèques et la République
Cristina Ion, chef du service Sciences sociales à la BnF

Dans un contexte qui a remis en question l'universalisme de la République, quels sont le rôle et la place des bibliothèques ? Si le lien entre bibliothèque et démocratie est évident (accès de tous à la culture et à l'information), celui entre bibliothèque et République est plus problématique. Les bibliothèques revendiquent pourtant une filiation républicaine.
Dans un communiqué daté du 7 janvier 2015, l'ABF rappelle le rôle fondamental des bibliothécaires : “contrer l'intolérance et la censure et encourager le respect de l'autre et le vivre ensemble”. Leur mobilisation a été marquée par deux tendances : l'exaltation de l'esprit du 11 janvier et la défense de la liberté d'expression.

Les polémiques de l'après Charlie ont révélé des tensions entre République et démocratie, entre universalisme et pression sociale. Le rapport triangulaire entre bibliothèque, République et démocratie est caractérisé par trois points de tension :
- les institutions (rapport au conflit) ;
- l'universalisme (rapport à la diversité) ;
- la laïcité (rapport à la neutralité).
La France étant à la fois une République et une démocratie, comment concilier la laïcité et le pluralisme, le respect des institutions et l'impertinence nécessaire pour susciter l'envie ?
Les bibliothèques doivent créer du commun, inclure, accueillir. Le rapport à l'altérité et la question de l'émancipation sont des termes qui devraient traverser davantage nos pratiques de bibliothécaires.
Pour un certain nombre d'actions, il ne faut pas hésiter à s'appuyer sur la Déclaration de Fribourg sur les droits culturels (2007).

www.bnf.fr


Au cœur d'un quartier sensible : les réponses de l'équipe de la médiathèque William Shakespeare de Montpellier (expérience de terrain)
Isabelle Gassenq, responsable de la médiathèque

L'arbre (la bibliothèque) cache-t-il une forêt ?

La médiathèque William Shakespeare a ouvert ses portes en 2005 dans le quartier des Cévennes à Montpellier, une cité de 8 000 habitants caractérisée par la pauvreté, l'absence de mixité sociale (95 % de berbères marocains), l'analphabétisme, une montée du communautarisme et du fait religieux, des économies parallèles, des logements précaires et une forte présence policière. D'où un fort sentiment d'abandon au sein de la population et une cité connotée négativement dans le reste de la ville.

La médiathèque s'implante sur un terrain désaffecté à proximité de la Mosquée. Des efforts sont faits pour que le bâtiment soit à la fois sécurisé, accueillant et agréable (beau mobilier), ouvert sur l'extérieur. L'aménagement est pensé selon une signalétique à trois niveaux : secteurs, domaines puis détails des collections (classification Dewey). À chaque grand domaine de la connaissance sont associés un code couleur et un symbole.

Au cours des cinq premières années, la médiathèque rencontre d'énormes difficultés : demande surdimensionnée de la part des adultes (2 500 personnes inscrites en un mois), sentiment de non-existence de la part des jeunes (violence), rejet de la part des autres publics. L'année 2009 constitue une période charnière ; les bibliothécaires – à bout de force, de patience et d'inspiration – décident d'exercer leur droit de retrait. Les constats sont amers au niveau social et politique.
Commence alors une phase de réflexion qui se décline en trois questions : que se passe-t-il ? de quoi avons-nous besoin ? quel projet voulons-nous défendre ?

L'équipe de la médiathèque cherche des solutions dans un travail collectif et non dans des postures personnelles :
- Tous les changements sont décidés et validés en équipe.
- Deux vacataires issus du quartier sont recrutés, puis titularisés (rôle stratégique : lien avec la population ; décodage linguistique et comportemental des usagers).
- L'accueil est renforcé (effectif important – environ 15 agents – pendant les horaires d'ouverture).
- La proximité avec le public est favorisée (les agents connaissent les prénoms de tous les enfants ; un dispositif d'accueil est mis en place sur le parvis devant la bibliothèque : présence permanente de deux agents – en rotation toutes les heures – qui assurent un pré-accueil, font le lien entre la rue et l'intérieur, ce qui crée un nouvel espace d'échange, de convivialité, de médiation…).
- La politique d'animation est repensée avec la volonté de faire de la médiathèque un lieu ressource qui permette à chacun de développer ses compétences, qui mette le public en situation de devenir, qui développe le goût du savoir plutôt que du pouvoir (exemple : le laboratoire de la BD animé par Gilles Rochier et Guy Delisle).
- Les partenariats, indispensables, sont consolidés (30 à 40 partenaires réguliers ; un collectif réunissant 90 structures pour des projets thématiques ; un travail des associations et institutions en complémentarité et en transversalité).
La médiathèque réussit à maintenir un cadre avec des règles tout en restant en lien et en discussion avec les publics – notamment les jeunes. Elle devient ainsi l'un des rares lieux de mixité sociale et intergénérationnelle du quartier. Et ce avec des valeurs désormais en place au sein de l'établissement : la confiance, le plaisir, la participation et l'engagement.

La prochaine phase du projet consistera à mettre les publics en situation de transmettre aux autres.

La médiathèque William Shakespeare est aujourd'hui vécue comme un lieu des possibles.

https://mediatheques.montpellier3m.fr



Le rôle des médiathèques dans les dynamiques sociales et culturelles des quartiers populaires : quelle place pour les jeunes ?
Joëlle Bordet, psychosociologue, chercheur au Centre scientifique et technique du bâtiment, co-auteur de Adolescence et idéal démocratique : Accueillir les jeunes des quartiers populaires (In Press, 2014)

Militante des droits de l'homme et de la laïcité, Joëlle Bordet s'intéresse depuis longtemps à la question des jeunes dans les quartiers populaires. En tant que psychosociologue, elle participe notamment au programme national “Renforcer l'esprit critique chez les jeunes des quartiers populaires”, ainsi qu'à une recherche-intervention : “De la colère à la démocratie” (dans ce cadre, elle mène depuis 2005 des entretiens semi-directifs collectifs avec les jeunes dans 8 pays dont la France, la Russie, le Brésil, le Sénégal…).

Elle pose tout d'abord son intervention avec les notions de circulation, d'entre-deux, d'hybridation ou d'altérité, très importantes à ses yeux. La “zone neutre” est une autre notion de base pour la démocratie, au sens de la créativité et de l'inattendu qu'elle permet. (Derrida parle de “zone franche” pour qualifier un lieu de paix, comme la médiathèque Shakespeare décrite précédemment.) Et nous avons besoin de mots pour penser les entre-deux ; “ghetto” ou “apartheid” sont des mots de fermeture, des mots qui fixent… ce qui est grave !

Pour Joëlle Bordet, les professionnels – bibliothécaires et autres – doivent posséder une culture du lieu où ils se trouvent, une culture sociopolitique de leur environnement, sinon ils ne sont pas en mesure de recevoir la culture des autres. Elle recommande de se méfier du stigmate, extrêmement puissant (car il rattrape…) : “Que reste-t-il quand un jeune n'a que le stigmate ? La jouissance de faire peur à l'autre”.

Elle invite à répondre aux attentats de janvier 2015 – qui ont provoqué une onde de chocs sur la question de l'autodestruction et de la destruction des autres – non par la moralisation, mais par la culture.
“Le problème en France, c'est que nous manquons de dynamique cognitive”. Elle explique que par élitisme, on tend à considérer la pensée comme n'étant pas pour tout le monde (or les gens sont bien capables de penser !), qu'il faut donc travailler, même si c'est difficile, le rapport entre conscience et pensée.

D'après elle, il existe plusieurs manières d'accéder à la culture dans les quartiers populaires, les deux principales étant la culture lettrée et la culture profane.
La culture lettrée est représentée par l'école, les parents, le théâtre, la bibliothèque, etc. En France, les enfants sont globalement éduqués et en bonne santé. Ils ont besoin de ces lieux d'excellence, de respect, de dignité, d'être concernés par la culture lettrée dont il ne faut pas les exclure. Il s'agit de rechercher la rigueur, l'excellence, la sublimation, y compris dans les quartiers populaires, et de ne pas lâcher, c'est-à-dire de rester des lettrés tout en reconnaissant les autres.
La culture profane, c'est l'humour, les mots inventés… Il y a de l'invention et du passage dans la langue, en particulier dans les quartiers populaires. “D'ailleurs si je ne m'amusais pas avec les jeunes, j'aurais lâché l'affaire depuis longtemps !”, affirme Joëlle Bordet.
“Je crois vraiment à l'accompagnement : on les prend là où ils sont, sans les prendre au pied de la lettre”. À cet égard, animateur et éducateur sont des professions à l'enjeu énorme, qui construisent le passage. Si les bibliothécaires travaillent avec eux, alors la culture profane reste en lien avec la culture lettrée.


On assiste à la création de groupes de la société civile pour renforcer l'esprit critique chez les jeunes. Ce n'est pas une question technique, mais une question d'éthique politique, de culture partagée. Il faut sortir des défis idéologiques pour offrir aux jeunes de vrais débats philosophiques, pénétrer dans la culture ado pour que la culture proposée sur internet ne devienne pas leur vérité, pour éviter les clivages entre l'univers de l'école, de la famille et des copains. Le déclivage nécessite un travail de passeur, d'où l'importance de la médiation. Comment circule-t-on ? Comment évite-t-on la fixation ? Comment écoute-t-on ?

Les jeunes vont chercher la tradition – qui peut être manipulée – pour s'ancrer quelque part, d'où le risque de fermeture communautariste. La République a le devoir de démontrer qu'elle est capable d'accompagner dans la sécurité, d'offrir une légitimité et un statut à chaque sujet social, de ne pas laisser la question sécuritaire envahir l'espace public.

Quant aux bibliothécaires, ils ne peuvent pas tout faire, ils ont besoin de coopérer avec des partenaires associatifs et institutionnels ainsi qu'avec la société civile. Les bibliothèques ont une importance cruciale en tant qu'espace neutre à tenir : on est bien au-delà de la simple gestion d'un établissement. Tout cela suppose un projet partagé avec les autres professionnels et les élus.

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