Michaël Batalla, poète et éditeur, est arrivé de Paris début janvier 2019 pour prendre la direction du Centre international de poésie Marseille.

Il succède à Emmanuel Ponsart, ancien directeur et co-fondateur de l'association créée en 1990 sous l'impulsion de Christian Poitevin (Julien Blaine), alors adjoint à la culture de la Ville de Marseille. L'association, installée à la Vieille Charité, fêtera en 2020 ses 30 ans d'existence. Retour sur le parcours du nouveau directeur et présentation de son projet.


« La poésie est au cœur de mon activité »

Michaël Batalla est actif dans le domaine de la création poétique depuis les années 2000. Son parcours l'a conduit d'une pratique personnelle de l'écriture à la médiation du poème.

« Je ne venais pas du tout de la littérature. J'avais une formation plutôt scientifique et philosophique. J'ai failli être plein de choses, j'aurais pu être médecin, j'ai failli être architecte, j'ai failli devenir philosophe… et puis, je me suis aperçu à un moment de ma vie, que dans ces variations du désir il y avait une sorte de constante : j'écrivais des poèmes. […] J'avais un très bon ami à l'époque, qui a été le co-fondateur des éditions le clou dans le fer. Il bricolait des petits livres de son côté. Je lui passais ce que j'écrivais, il a commencé à mettre ça en page. Très vite, ce qu'il faisait est devenu intéressant, c'était beau, donc d'autres auteurs ont eu envie de lui proposer des textes, et progressivement la maison d'édition s'est constituée, comme cela, jusqu'à ce qu'on crée quelques années plus tard la collection expériences poétiques. » Cette collection, dirigée par Michaël Batalla, a duré de 2006 à 2013.

La structuration de son activité professionnelle autour de ses pratiques d'auteur et d'éditeur l'a conduit vers la pédagogie de l'écriture dans l'enseignement secondaire (sous forme d'ateliers) puis en séminaires dans l'enseignement supérieur. Il a notamment enseigné l'écriture des lieux, des sites et du paysage à l'École spéciale d'Architecture de 2010 à 2016 et organisé des événements (lectures, rencontres) dans divers contextes, en lien ou non avec le clou dans le fer. Avant cela, à la fin des années 1990, une expérience de trois ans au Collège international de philosophie où il s'occupait de la logistique des manifestations (séminaires, colloques) puis un master en sociologie et organisation du travail étaient venus compléter son parcours.

Michaël Batalla a collaboré avec le CipM à deux reprises, et notamment en mars 2018 pour l'événement "le lien, le poème, l'horizon : quatre poètes grecs d'aujourd'hui" qui avait eu lieu à Montévidéo.


Faire du CipM une école de poésie

« Le projet que j'ai proposé se développe selon 3 axes principaux : les deux premiers sont des axes très classiques du CipM, la diffusion et la création, mais le troisième l'est moins. La formation (…). L'idée est de mettre en cohérence l'ensemble des actions d'éducation à la création menées par le CipM en direction du public (scolaire, étudiant, adulte) et de proposer, dans un premier temps, que le CipM devienne un lieu de convergence et de rencontre pour les petites sections qui existent dans les écoles d'art et les universités, sections pour lesquelles la création poétique est centrale. »

Dans cette perspective, le CipM poursuit des partenariats avec le master RED d'Aix-Marseille Université ainsi qu'avec l'École supérieure d'art et de design de Marseille autour du thème "texte et voix". De nouvelles collaborations sont lancées ou se construisent notamment avec l'ESAD de Saint-Étienne. Des workshops seront organisés avec des auteurs. Les étudiants pourront ainsi présenter leur travail au public. Avec une ambition académique, une coopération se renforce également avec le Centre Nobert-Elias, l'EHESS (École des hautes études en sciences sociales) et les Musées de Marseille.

Michaël Batalla interroge la place de la poésie au sein des masters d'"écriture créative" qui tendent à former des auteurs de fiction ou de roman. « La question du poème dans ce contexte est rarement posée. Quand je dis poésie, j'entends une discipline de la pensée et de la création qui met le poème au centre de sa production. […] La question est la possibilité du poème et non pas la possibilité de l'écriture, ou de la fiction, de la narration […]. La singularité ou la particularité d'une école de poésie, c'est qu'elle aurait le poème comme enjeu. »


Vers les formes publiques de la poésie

Michaël Batalla rappelle que le poème se définit selon un spectre qui va de la page à la scène. Constatant que le CipM s'était replié dans la page ces dernières années, ne s'aventurant que trop rarement dans les formes scéniques, il souhaite également explorer le poème dans cette dimension publique et orale.

Il met donc en place un premier rendez-vous le samedi matin à 11h à la Vieille Charité dans la salle d'exposition du CipM. Un auteur est invité à l'occasion de la parution d'un livre, mais on en profite pour faire un retour sur son parcours, sur son œuvre. « D'où vient le dernier livre et comment le rattacher à ce qui précède ? ».
Il s'agit aussi dans ce dispositif de « réinterroger cette forme fondamentale qu'est la rencontre entre un poète et le public. D'en faire une question. Ne pas la considérer comme une forme évidente. L'exploration, si vous prenez l'histoire récente depuis la poésie sonore, a été vers toujours plus d'altérité, ce qui conduit aujourd'hui à des formes où les autres médiums ont tendance à prendre le dessus. » C'est l'objet des rendez-vous du samedi matin que de revenir à cette forme simple : "un poète, une œuvre, des gens".

Un second rendez-vous sera proposé chaque semaine, souvent hors les murs, à Marseille ou en région, avec des formes sans doute plus performatives, dépendantes des contextes dans lesquelles elles seront accueillies.

Des résidences brèves viendront par la suite compléter le projet, avec l'idée qu'un auteur prépare une lecture ou une performance de façon intense pendant une semaine avec une sortie de résidence publique.

L'édition, qui a été une activité importante du CipM depuis sa création, est suspendue pour l'instant. « Les livres ne sont pas faits pour rester dans les cartons. Notre responsabilité est que le livre soit lu. On n'a pas aujourd'hui les compétences et les outils en interne pour faire correctement le travail de diffusion […]. On n'a pas la force de frappe d'un diffuseur/distributeur professionnel, ou même d'un éditeur. » Le nouveau directeur imagine plutôt par la suite faire de la co-édition. « Plutôt que de dire à un auteur invité en résidence, on fait un livre, on dit : tu fais un texte. Et si ce texte peut devenir un livre, alors à ce moment-là, on l'accompagne et on cherche un éditeur. »


Les diagonales du catalogue

Pour Michaël Batalla, la bibliothèque est à la fois « le trésor et le monstre du CipM ».

Elle propose en accès libre plus de 45 000 documents. Outre la production poétique des cinquante dernières années, on peut y consulter des livres d'artistes, des documents sonores et vidéos, ainsi que les enregistrements audiovisuels des centaines de manifestations organisées au CipM depuis sa création, des revues, et des fonds issus de donations (la bibliothèque américaine de Jacques Roubaud, par exemple…). C'est une bibliothèque de consultation, ouverte gratuitement au public.

Mais elle grossit dans un espace qui est toujours le même. « Non seulement elle grossit mais elle vieillit, donc elle a besoin de soins. » Le nouveau directeur souhaite rechercher de nouveaux financements (privés ou publics) afin d'en améliorer le confort et de l'entretenir, puisque le budget du CipM n'a pas à ce jour de ligne pour la conservation.

"Les diagonales du catalogue" sont nées de l'idée de valoriser le fonds de la bibliothèque et de mettre en place des expositions peu coûteuses. « On trace une diagonale dans le catalogue ». Celle-ci peut être thématique. Elle peut aussi privilégier un aspect technique par exemple, comme cela a été le cas avec "Underwood 1" et "Underwood 2". Ces deux premières expositions ont été pensées par le documentaliste du CipM autour du thème de l'influence de la machine à écrire sur la poésie du XXe siècle. Cela peut être aussi une carte blanche à un poète ou à un artiste : c'est le sens de "La diagonale d'Éric Watier" qui se déroule actuellement.

Exposition La diagonale d'Éric Watier au CipM (crédit photo : Clara de Asís)


Ce volet des expositions sera complété par d'autres, construites en partenariat et avec des budgets plus importants. La première sera "Faire silence" en mai-juin, dans le cadre du colloque éponyme de l'EHESS/Centre Norbert Elias, avec des performances de David Christoffel, Maël Guesdon, Alessandro Bosseti… Une partie de la programmation de cette exposition sera proposée par Clara de Asís (chargée de communication au CipM, musicienne et compositrice, programmatrice notamment de "Ernestine series").

« On va utiliser les forces internes de l'association, on a des artistes, poètes, éditeurs dans l'équipe. Mon idée est qu'on n'est pas tenu de ne pas parler de nous. On peut imaginer que nous présentions nos propres livres, nos propres travaux au sein du CipM. »

L'équipe demeure inchangée : François Lespiau (administration et production), Clara de Asís (communication) ; Élisabeth Steffen (action culturelle) ; Éric Pesty (bibliothèque). Équipe qui a assuré la transition jusqu'à l'arrivée de Michaël Batalla, avec François Lespiau comme directeur par interim.


Un projet qui s'inscrit dans la continuité, tourné vers la Méditerranée et l'international

« À travers la multiplication des partenariats, il s'agit de fabriquer des contextes institutionnels dans lesquels on puisse imaginer une démarche de création poétique ou de diffusion. » Dans cette dynamique, les liens avec les Maisons de la poésie de Nantes et de Paris, le Marché de la poésie se renforcent ainsi qu'avec les partenaires régionaux, comme les festivals Les Eauditives à Toulon ou Oh les beaux jours ! à Marseille. D'autres échanges et collaborations au niveau international sont à venir.

Parmi les prochains événements :

En avril

> Un cycle complet est proposé en lien avec l'atelier de traduction collective "IMPORT/EXPORT" qui se déroulera entre Trieste et Marseille en partenariat notamment avec les universités des deux villes.
Pour rappel, le principe des ateliers "IMPORT/EXPORT" : 3 auteurs français et 3 auteurs italiens vont se traduire mutuellement pendant une semaine.

Manifestations "Trieste/Marseille" du 24 au 27 avril :
- Mercredi 24 avril, à l'Institut culturel italien de Marseille, une rencontre avec les auteurs participants.
- Jeudi 25 avril, à l'université (secteur traductologie), une rencontre entre les auteurs et les étudiants.
- Vendredi 26 avril, au CipM, une sortie de résidence.
- Samedi 27 avril, à la Maison de la poésie de Paris, une sortie de résidence.

> Une soirée avec deux poètes grecs programmée en amont à la Maison de la poésie de Nantes.

> Une soirée de sortie de résidence de James Arthur à la Fondation Camargo (Cassis).


En mai

>  Une soirée à Toulon, au festival Les Eauditives, avec La milice de la culture, un groupe de performeurs irakiens, dans le cadre d'une tournée qui démarre à Besançon lors du festival Poema.


En juin

>  Un projet en périphérie du Marché de la poésie, dont on ne peut rien dire pour le moment... À suivre donc !

Accès directs :