©Yenooa

 

Fondée en 2014 à La Roque d'Anthéron par Gilles Colleu et Jutta Hepke, l'imprimerie Yenooa a fermé ses portes en août 2022.

En presque huit ans d'activité, elle avait réussi à convaincre plus de 200 éditeurs de toute taille et de tous horizons (littérature, photographie, art, poésie, sciences humaines et sociales …) par la qualité de leur travail et des rythmes d'impression vertueux. Ainsi, près de 150 000 volumes sortaient des presses chaque année. Mais une succession de « péripéties » a eu raison de ce très beau projet.

 

Une conjoncture improbable

Si éditeurs et libraires ont pu profiter du soutien important de l'État et des collectivités locales lors de la crise Covid, les imprimeurs de livres se sont, quant à eux, retrouvés dans une situation paradoxale. Les plateformes de vente en ligne et certaines grandes surfaces alimentaires continuaient à vendre des livres, les éditeurs à produire, mais de façon plus limitée. Une fois les librairies rouvertes, les ventes se sont concentrées sur les « titres phares » des principales maisons d'édition nationales, fragilisant d'autant l'édition indépendante (qui a dû renoncer à de nombreuses publications) et les imprimeurs à tirage court, dont Yenooa faisait partie.

Si les prêts garantis par l'État ont permis de limiter les défaillances, les trésoreries ont souffert et aucune autre aide n'était accessible.

Au sortir de la crise, une pénurie de papier s'est installée et les tarifs ont augmenté de plus de 120 %. 

Les producteurs d'encre ont également souffert. Et comble de malchance, la principale usine de fabrication de l'encre noire numérique (Konica au Japon) a brûlé. Pendant près de quatre mois, de nombreux imprimeurs, dont Yenooa, ont ainsi été laissés dans une situation plus que délicate. 

Pourtant en croissance depuis son ouverture, cette imprimerie a ainsi été mise à mal.

 

Une approche écologique ancrée dans les pratiques

Le modèle économique de la chaîne du livre repose en partie sur la capacité des éditeurs à livrer rapidement et en flux quasi continus les différents points de vente de leurs réseaux. Pour y arriver, nombreux sont ceux qui font le choix d'avoir des réserves très importantes dont une grande partie est finalement détruite (pilonnée). Produire de telles quantités à prix bas nécessite très souvent d'imprimer en Italie, en Espagne, dans les pays de l'Est, en Chine ou en Malaisie par exemple.

C'est à partir de ces constats que Gilles Colleu et Jutta Hepke ont choisi un type d'impression dit « en stock continu » qui implique une grande réactivité et d'avoir en permanence machines, papiers et encres opérationnels. 

Les techniques d'impression numérique donnent la possibilité de livrer de très petits tirages (de 50 à 1 000 exemplaires) en proposant un coût unitaire fixe, assez proche des prix pratiqués dans d'autres pays, ce qui permet une disponibilité permanente du nombre d'exemplaires nécessaires pour entretenir ses commandes. Moins d'accumulation et de frais d'entreposage, des tarifs plus attractifs, une empreinte carbone plus limitée.

 

Une démarche industrielle et collective

Autre objectif de Yenooa : sortir des modèles standardisés en permettant à l'éditeur de se réapproprier ses livres à travers :  

  • Le choix parmi 1 000 papiers (bouffants, calques, texturés, couchés, teintés, etc.).
  • Des labels écologiques et les déchets recyclés.
  • La possibilité de mélanger librement noir et quadri, page par page, sans contrainte de cahiers, d'ajouter gardes, rabats, fausses couvertures, de mixer différents papiers, d'imprimer en blanc, de choisir de nombreux paramètres de façonnage, etc. Avec pour résultat un livre unique.
  • La réservation de l'atelier pour expérimenter, tester des façonnages ou des formats particuliers. Le but étant de réaliser un ouvrage singulier, fabriqué page à page et à coût unitaire fixe.
  • La fabrication complète d'un ouvrage, de la mise en page à l'impression. 
  • L'implantation, au sein de l'atelier, d'un incubateur « Rue des éditeurs » permettant aux professionnels débutants ou plus expérimentés de profiter d'une émulation collective et d'un parc de matériel mis à disposition.

En cinq années d'activité, l'imprimerie avait réussi à créer quatre emplois avec un parc machines très spécialisé (2 presses numériques, massicot Polar, robot de coupe trilatéral, 2 pelliculeuses, thermorelieur programmable, etc.). 

Yenooa avait également développé un progiciel de suivi de production unique et inventé des process originaux permettant les réimpressions et le suivi des travaux dans toutes leurs caractéristiques.

Un modèle unique et une aventure hors du commun qui n'ont pas pu résister à ces conjonctures exceptionnelles mais qui feront peut-être office d'exemple à suivre pour certains professionnels. 

 

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