L'auto-édition, bien que très présente aujourd'hui sur le net, n'est pas une pratique éditoriale récente. Plusieurs chercheurs démontrent que nombreux sont les écrivains qui vont utiliser cette voie alternative « surtout à la fin du 19e siècle, où l'on assiste à une véritable floraison de celle-ci [1]. » Isabelle Diu et Élisabeth Parinet dans leur Histoire des auteurs soulignent elles aussi l'ancienneté de ce mode de publication : « Alors que, à partir de 1830, la complexité grandissante du métier et le développement des réseaux de distribution ont donné à l'éditeur un rôle distinct, nombreux sont encore les auteurs qui vont porter leur texte directement chez l'imprimeur. Ce sont pour beaucoup des auteurs occasionnels, se qualifiant eux-mêmes d'amateurs, et n'ambitionnant pas nécessairement une audience nationale [2]. »

Restée dans l'ombre pendant de nombreuses années, l'auto-édition, en marge de l'édition traditionnelle, traitée avec mépris et dédain, n'a jamais été réellement mise en lumière. Bien que les événements de mai 1968 favorisent cette forme de publication, qui entre en adéquation avec l'esprit de cette génération spontanée [3], et que des auteurs à forte notoriété comme Marcel Pagnol ou Claire Bretecher (auteure entre autres de la série Agrippine) se lancent dans l'auto-édition ou la création de leurs propres structures éditoriales, l'auto-édition n'a jamais réellement pris son envol.


« Les tentatives d'intrusion d'auteurs auto-édités au sein du Prix Renaudot laissent à penser que l'auto-édition est en passe de devenir une voie éditioriale naturelle capable de mener à une certaine reconnaisssance littéraire. »


Ce n'est qu'avec l'émergence d'internet et l'investissement de grandes firmes, qui créent des plateformes très performantes, que l'auto-édition va changer de régime statutaire et s'imposer au grand public. En remettant au goût du jour et en modernisant cette ancienne voie éditoriale alternative, ces investisseurs vont réussir à répondre aux attentes de nombreux auteurs en herbe en mal de publication qui n'acceptent plus l'ancien système de publication traditionnel jugé trop sélectif, voire dépassé. Amazon en est l'exemple par excellence avec son espace Kindle Direct Publishing (KDP) qui met en avant toutes les qualités de ce type de publication : efficacité, simplicité, délais raccourcis, le tout à moindre frais. En quelques clics, les auteurs arrivent en toute indépendance à se publier en se passant du professionnalisme d'un éditeur pourtant jusqu'ici indétrônable et incontournable. À l'heure actuelle, un auteur a t-il encore besoin des conseils d'un éditeur traditionnel et de son équipe pour publier son manuscrit puisqu'il possède tous les outils à portée de main ?

Les tentatives d'intrusion d'auteurs auto-édités au sein du Prix Renaudot - comme celle en 2010 de Marc-Édouard Nabe avec L'Homme qui arrêta d'écrire (auto-publié sur son site personnel) ou plus récemment en 2019 avec Bande de Français de Marco Koskas (auto-édité sur KDP) - laissent à penser que l'auto-édition est en passe de devenir une voie éditioriale naturelle capable de mener à une certaine reconnaisssance littéraire. Toutefois, c'est vite oublier que ces auteurs ne sont pas novices et qu'ils ont déjà une large expérience éditoriale [4] avec un public fidèle qui leur permet d'être reconnus sur le marché du livre. Les quelques auteurs qui dépassent le cap de l'auto-édition, comme Agnés Martin-Lugand ou Aurélie Valognes, récupérées par des éditeurs traditionnels suite à leur succès sur le net, n'hésitent pas à dire qu'un tel partenariat leur a été très bénéfique. Aurélie Valognes, à plusieurs reprises, a mis en avant sa collaboration avec son éditrice : « Cela m'a permis d'entrer plus rapidement dans le vif de l'histoire » [5] ou encore : « Tout le travail éditorial que nous faisons, avec Alexandrine Duhin, m'apporte beaucoup. Dans mon dernier roman, j'ai vraiment l'impression d'avoir grandi [6]. » Car Amazon et ses consorts ne sont pas des professionnels du livre, ce sont des prestataires qui véhiculent l'idée que tout le monde peut être écrivain, que n'importe quel texte peut être lu et que l'on peut très bien se passer du traditionnel filtre d'un éditeur. Or, face à la masse de publications auto-éditées qui arrivent sur ces espaces, le métier d'éditeur n'a jamais été aussi vital : c'est sur cette valeur ajoutée de l'éditeur à l'égard des auteurs qu'il convient de mieux communiquer car c'est là l'enjeu majeur du marché littéraire.
 

[1] Priscilla P. Clark, "Stratégies d'auteurs au XIXe siècle", Romantisme, n°17-18, 1977, Paris, Société Champion, pp.92-102.

[2] Isabelle Diu, Élisabeth Parinet, Histoire des auteurs, Perin, 2013, p.155.

[3] Voir à ce sujet l'article de Paul Morelle, "Ils s'éditent eux-mêmes", Le Monde, 25/02/1972 [en ligne].

[4] Marc-Édourad a écrit de nombreux ouvrages édités chez de nombreux éditeurs dont le plus embléamatique reste Au Régal des vermines et Marco Koskas a connu le système de l'édition traditionnelle dès 1979 avec Balace Bounel en 1979, chez Ramsay, alors salué par le Prix du Premier roman. Depuis, il a publié des livres chez Grasset, Calmann Lévy, Lattès, Robert Laffont ou encore Fayard et Bande de Français est son seizième livre.

[5] "Les auteurs auto-édité(e)s français conquièrent l'hexagone et au delà !" [en ligne].

[6] Marion Guyonvarch, "Feel-good books, un bonheur qui prend racine", Livres hebdo, n°1198, 14 décembre 2018, p.52.

 


Après un parcours d'études dans la filière Métiers du livre, Stéphanie Parmentier prépare actuellement une thèse sur "l'édition non sélective : du compte d'auteur à l'auto-édition en ligne" auprès d'Olivier Bessard-Banquy à l'université Bordeaux Montaigne 3 rattaché à l'équipe de recherche TELEM.

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