Mathilde Chèvre, co-fondatrice du Port a jauni expose sa vision de la lecture à voix haute et rappelle l'importance de l'oralité.

 

Pouvez-vous présenter votre maison d'édition ?

Fin 2001, j'ai créé avec Zeynep Perinçek et Géraldine Hérédia une association, collectif d'artistes, avec l'objectif de travailler autour de l'album jeunesse comme point de départ d'ateliers avec les enfants. Je crois en effet en l'importance de l'éducation populaire. Quelques années plus tard, j'ai suivi des études en littérature arabe avec comme sujet de thèse de doctorat « Les albums jeunesse dans les pays arabes envisagés comme reflets et projets des sociétés ». Cela m'a amenée à travailler notamment en Égypte et en Syrie et à y développer un réseau professionnel important, mais aussi à m'interroger sur la question de l'articulation du texte et de l'image dans l'album jeunesse. En effet, dans les pays de langue arabe, la parole -le verbe- témoigne du monde plus que l'image. J'ai aussi découvert lors de ces années d'étude que l'enseignement de la langue arabe passait par l'apprentissage par cœur de poèmes à déclamer, du quatrain aux très longues odes. Cette tradition est ancrée dans la vie quotidienne. Quand je vivais à Damas, de nombreux poètes syriens venaient régulièrement lire à voix haute dans les bars. C'est là que j'ai vécu de grandes extases sonores !

C'est de ce parcours qu'est né en 2015 le projet de créer une maison d'édition proposant des albums jeunesse et des ouvrages poétiques illustrés en français et en arabe, avec la volonté de donner à découvrir la langue arabe, de témoigner d'univers culturels et de développer des ateliers pédagogiques autour de nos livres. Certains albums sont traduits de l'arabe et adaptés dans une version bilingue, d'autres sont issus d'une création et de rencontres entre auteurs et illustrateurs et jouent avec le double sens de lecture du français et de l'arabe.

 

Comment est née l'idée de proposer une version audio de vos livres ?

La question de la traduction est au cœur de mes réflexions éditoriales, que ce soit la traduction linguistique ou la traduction des mots en images, et réciproquement. J'aime d'ailleurs assez le sens du mot traduire, "nagala" en arabe qui signifie "voyager, se déplacer". Au fond, la création d'une version audio n'est pour moi qu'une nouvelle invitation à réfléchir à ce que signifie "traduire". Je suis aussi convaincue, par expérience personnelle, de l'importance de l'oralité, et notamment de la lecture de l'histoire du soir quand on est enfant, dans sa construction émotionnelle. Un autre point a été déterminant dans ma volonté de proposer une version audio des textes édités : si l'on relie le texte écrit en arabe au texte oralisé, il n'est plus besoin de recourir à la vocalisation du texte en arabe qui, selon moi, est un frein à la fluidité de la lecture et à sa compréhension. Le livre audio est ainsi une vraie réponse à notre choix de ne pas vocaliser nos textes en langue arabe. Nous avons aujourd'hui enregistré une grande partie de notre catalogue en audio, en recourant à des campagnes de financement participatif. Ces livres audio sont accessibles sur notre site internet, avec le souhait de faire entendre plus largement la langue arabe en France, mais aussi de permettre à nos lecteurs en pays arabes, où le pouvoir d'achat est plus faible, de pouvoir accéder gratuitement à nos livres.

 

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