Clés de lecture 

J'appris tout de suite qu'une balle ne vous arrivait jamais du côté où l'on croyait. Ça m'a servi dans l'existence et surtout dans la métropole où l'on n'est pas franc du collier.

 

Collection Catherine et Jean Camus
Albert Camus (au 1er rang, 5ème en partant de la droite) à l'école de la rue Aumerat à Belcourt (Alger), [1923)

En 1953, au moment de se remémorer ses souvenirs de gardien de but au Racing universitaire d'Alger, Albert Camus fait le parallèle entre sa position de gardien de but à l'époque et la sienne désormais, au sein du milieu intellectuel parisien. Entre les lignes, il ne fait aucun doute que l'écrivain pense alors à Jean-Paul Sartre, avec lequel il se brouilla un an plus tôt, suite à la parution de son essai L'Homme révolté (1951).

Sartre est né à Paris, dans une famille bourgeoise, il grandit parmi les milliers de livres de la bibliothèque de son grand-père. Camus grandit à Alger, dans une famille pauvre, sa mère est analphabète et il n'y pas un seul livre dans le petit appartement familial. Le premier aime la boxe, qu'il pratique avec ses étudiants. Le second est plutôt foot, sport auquel il excelle au poste de gardien de but.

À distance, sans se connaître, ils se lisent et, déjà, se montrent assez critiques dans les comptes-rendus qu'ils consacrent l'un à l'autre. Néanmoins, lorsque Sartre et Camus se rencontrent à Paris en 1943, le coup de foudre amical est immédiat entre les deux hommes. Si tout semble les séparer, ils partagent de nombreux points communs : ils ont les mêmes modes d'expression (romans, essais, théâtre, journalisme) et leurs terrains de réflexion sont très proches (même si Camus se défendra toujours d'être un existentialiste).
 
La guerre terminée, la question du communisme va très vite creuser un fossé entre les deux hommes. À la fin des années 40, dans leurs pièces respectives Les Mains Sales (Sartre) et Les Justes (Camus), le différend se cristallise autour de cette question : la fin justifie-t-elle les moyens ? La violence est légitime si elle est nécessaire, dit Sartre, elle peut être nécessaire mais jamais légitime, dit Camus. En 1952, la rupture sera consommée par lettres interposées dans la revue dirigée par Sartre « Les Temps modernes », suite à une critique au vitriol de « L'Homme révolté » par Francis Janson. 

Si la rupture est définitive, Sartre enterrera la hache de guerre dans un très bel hommage écrit à la mort d'Albert Camus, paru le 7 janvier 1960 dans France-Observateur.

Dans l'œuvre de Camus 

Devant le roman de M. Sartre, je ne sais quelle gêne empêche l'adhésion du lecteur et l'arrête au seuil du consentement. Je l'attribue sans doute à ce déséquilibre si sensible entre la pensée de l'œuvre et les images où elle se joue. Mais peut-être peut-on penser autre chose. Car l'erreur d'une certaine littérature, c'est de croire que la vie est tragique parce qu'elle est misérable. 
Elle peut être bouleversante et magnifique, voilà toute sa tragédie. Sans la beauté, l'amour ou le danger, il serait presque facile de vivre. Et le héros de M. Sartre n'a peut-être pas fourni le vrai sens de son angoisse lorsqu'il insiste sur ce qui lui répugne dans l'homme, au lieu de se fonder sur certaines de ses grandeurs des raisons de désespérer.


Albert Camus, critique de La Nausée de Jean-Paul Sartre parue le 20 octobre 1938 dans Alger républicain, éditions Gallimard, coll. La Pléiade, tome I, p. 795.

 

Il y a six mois, hier encore, on se demandait: « Que va-t-il faire? Provisoirement, déchiré par des contradictions qu'il faut respecter, il avait choisi le silence. Mais il était de ces hommes rares, qu'on peut bien attendre parce qu'ils choisissent lentement et restent fidèle ià leur choix. Un jour, il parlerait. Nous n'aurions pas même osé risquer une conjecture sur ce qu'il dirait. Mais nous pensions qu'il changeait avec le monde comme chacun de nous : cela suffisait pour que sa présence demeurât vivante. Nous étions brouillés, lui et moi : une brouille, ce n'est rien - dût-on ne jamais se revoir - tout juste une autre manière de vivre ensemble et sans se perdre de vue dans le petit monde étroit qui nous est donné. Cela ne m'empêchait pas de penser à lui, de sentir son regard sur la page du livre, sur le journal qu'il lisait et de me dire « Qu'en dit-il? Qu'en dit-il en ce moment? » Son silence que, selon les événements et mon humeur, je jugeais parfois trop prudent et parfois douloureux, c'était une qualité de chaque journée, comme la chaleur ou la lumière, mais humaine. On vivait avec ou contre sa pensée, telle que nous la révélaient ses livres - La Chute, surtout, le plus beau peut-être et le moins compris - mais toujours à travers elle. C'était une aventure singulière de notre culture, un mouvement dont on essayait de deviner les phases et le terme final.

 

Jean-Paul Sartre,  Albert Camus, article paru le 7 janvier 1960 dans France-Observateur, repris dans Situations IV, Galimard, 1964

Pistes d'actions de médiation

Atelier dessin : représenter les bibliothèques 

Après avoir lu les deux extraits ci-dessous, installer deux grandes bandes de papier blanc afin de réaliser des fresques représentant d'un côté la bibliothèque du grand-père de Sartre, et de l'autre celle du marchand de livres ou de la bibliothèque municipale du quartier à Alger.

Chaque participant pourra intervenir sur la fresque. Des recherches iconographiques pourront être conseillées. Des esquisses préparatoires peuvent être faites sur des feuilles avant, puis des crayonnées sur la bande et enfin de la couleur.

 

Extrait de Les Mots de Jean-Paul Sartre (Gallimard, 1964) :

« J'ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; la défense était faite de les épousseter sauf une fois l'an, avant la rentrée d'octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées ; droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait. Elles se ressemblaient toutes, je m'ébattais dans un minuscule sanctuaire, entouré de monuments trapus, antiques qui m'avaient vu naître, qui me verraient mourir et dont la permanence me garantissait un avenir aussi calme que le passé. »

 

Extrait du Premier Homme d'Albert Camus (Gallimard, 1994) :

« Ils ne pouvaient guère à ce moment rencontrer d'autres livres, pour la raison que peu de gens lisaient dans ce quartier et qu'ils ne pouvaient acheter eux-mêmes, et de loin en loin, que les livres populaires qui traînaient dans la boutique du marchand de livres. 
Mais, à peu près au moment où ils entraient au lycée, on installa une bibliothèque municipale dans le quartier, à mi-chemin de la rue où habitait Jacques et des hauteurs où commençaient des quartiers plus distingués avec des villas entourées de petits jardins, pleins de plantes parfumées qui croissaient vigoureusement sur les pentes humides et chaudes d'Alger. »

Atelier de lecture à voix haute 

Sartre, dans Les Mots, évoque son enfance parisienne, bourgeoise et sans père. Son enfance algéroise pauvre et sans père inspire à Albert Camus son roman inachevé Le Premier Homme.

Cet atelier propose de construire une lecture croisant des extraits des deux livres autour de l'enfance. Il se déroule idéalement sur plusieurs séances.

Chaque participant aura choisi des extraits qu'il proposera aux autres. Une discussion permettra d'échanger sur les différents textes, sur les thématiques qui se dégagent, afin de sélectionner les textes qui seront lus et de construire un fil conducteur.

Une fois les textes choisis et la lecture construite, un travail autour de la lecture à voix haute pourra commencer pour donner à entendre les deux écritures.

Une lecture publique pourra être proposée à l'issue du travail, suivie d'un échange.

Pour aller plus loin

Les Nouveaux Chemins de la connaissance : Critique de la raison dialectique 

Bibliographie

 

Ouvrages d'Albert Camus :

  • Le Premier Homme, éditions Gallimard, 1994
  • La Chute, éditions Gallimard, 1956
  • Actuelles II, éditions Gallimard, 1953

 

À lire :

  • Les Mots, Jean-Paul Sartre, éditions Gallimard, 1964

 

À voir :

  • Sartre-Camus, une amitié déchirée, documentaire de Joël Calmettes, 2014

Sitographie 

 

À lire : 

 

À écouter :

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