Clés de lecture 

La simplicité des règles du football, l'esprit sportif, défini par la possibilité de perdre, d'accepter la défaite, la dynamique collective permettant de libérer la créativité de chacun, ont caractérisé ce sport né avec la modernité. Certains penseurs ont essayé de déterminer s'il existait une philosophie du football

Gramsci, philosophe, écrivain et révolutionnaire italien, évoquait « le football comme un royaume de la liberté humaine exercé au grand air ». 

L'idéal démocratique qu'a pu représenter le football s'est illustré par l'expérience portée par le milieu de terrain brésilien Sócrates. La « démocratie corinthiane » fut un club de football autogéré par ses dirigeants et joueurs. Lors de la finale de la coupe du Brésil en 1983, sous la dictature militaire, cette équipe brandit une banderole « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ». 

La position de gardien de but qui fut celle de Camus est singulière sur le terrain : le gardien étant à la fois seul dans les buts, à distance, et solidaire de l'équipe. C'est en 1871 qu'est créé le poste de gardien de but. La gestuelle du gardien lui est propre. Porteur du Numéro 1, il est le seul joueur habilité à attraper et toucher le ballon avec ses mains. 

Dans son livre Petite philosophie du ballon, Bernard Chambaz liste les philosophes et auteurs qui ont été gardiens de but : Camus est le premier qu'il nomme, suivent Derrida, Cendrars, Montherlant, Conan Doyle, Barnes, Nabokov… 

Le football permet de poser certains concepts et de mettre en avant des paradoxes. En tant que jeu collectif et métaphore de la vie humaine, il soulève un certain nombre de questions philosophiques liées à la règle, à l'arbitraire, à la simulation, à la triche, à l'éthique (la fin et les moyens, la légitimité de la violence, vérité et mensonge). Des moments qui ont marqué l'histoire du football comme la « main de Dieu » de Maradona ou le coup de tête de Zidane interrogent plus particulièrement les concepts de justice et de morale. 

Albert Camus a aimé et pratiqué le football à une époque où ce dernier était un sport principalement amateur. La professionnalisation progressive du football, puis l'évolution du statut social des joueurs et de leurs contrats l'ont fait évoluer petit à petit. Le changement de fonctionnement et de financement des clubs, ajouté à la médiatisation croissante, ont modifié le cours même des matchs. Les enjeux économiques et financiers ont pris le dessus et ont, dès les années 1980, donné naissance au foot-business, priorisant la victoire sur la performance et la qualité du jeu, valorisant les joueurs au profit de l'équipe, transformant ce qui faisait l'esprit du football. 

Le football suscite des émotions fortes et d'une grande variété. C'est un spectacle avec une dramaturgie, permettant une catharsis des passions. Cependant, l'arrivée de la télévision, les retransmissions, tout en permettant à un plus grand nombre de voir les matchs, ont changé le football. Filmer la multiplication des angles, les plans rapprochés, les ralentis, les arrêts sur image a modifié à la fois notre façon de voir les matchs, mais aussi le jeu et l'arbitrage en ouvrant la possibilité technique de l'arbitrage vidéo. L'évolution d'un jeu tactique à un jeu plus technique, où la beauté du geste est mise en avant. 

Qu'en est-il des supporters aujourd'hui ? Des hooligans aux ultras, aux simples amateurs de foot, l'appartenance, l'union et l'identité sont au cœur de ces pratiques. Parfois festif, le stade a pu être le cadre de débordements provoquant des drames. Comprendre les phénomènes de violence nécessite de penser le football comme lieu du politique. La popularité du football et l'internationalisation des compétitions ont suscité dès l'entre-deux-guerres une instrumentalisation de ce sport par certains États et régimes autoritaires. Le football peut être, comme le signalait Pierre Bourgeade, « la guerre poursuivie par d'autres moyens », reprenant ainsi Georges Orwell. 

Dans l'œuvre de Camus 

Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose. De même, l'homme absurde, quand il contemple son tourment, fait taire toutes les idoles. Dans l'univers soudain rendu à son silence, les mille petites voix émerveillées de la terre s'élèvent. Appels inconscients et secrets, invitations de tous les visages, ils sont l'envers nécessaire et le prix de la victoire. Il n'y a pas de soleil sans ombre, et il faut connaître la nuit. L'homme absurde dit oui et son effort n'aura plus de cesse. S'il y a un destin personnel, il n'y a point de destinée supérieure ou du moins il n'en est qu'une dont il juge qu'elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. À cet instant subtil où l'homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d'actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire, et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l'origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n'a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.


Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus, éditions Gallimard, 1942, coll. La Pléiade, tome I, p. 303-304.

  

À ce moment, de sa poche trouée, une pièce de deux francs s'échappa en tintant sur le trottoir. Jacques la ramassa, vérifia sa monnaie, qui était entière, et la mit dans l'autre poche. « J'aurais pu la perdre », pensa-t-il soudain. Et le match du lendemain qu'il avait chassé jusque-là de sa pensée lui revenait à l'esprit. Personne en vérité n'avait jamais appris à l'enfant ce qui était bien ou ce qui était mal. Certaines choses étaient interdites et les infractions rudement sanctionnées. D'autres pas. Seuls ses instituteurs, lorsque le programme leur en laissait le temps, leur parlaient parfois de morale, mais là encore les interdictions étaient plus précises que les explications. La seule chose que Jacques ait pu voir et éprouver en matière de morale était simplement la vie quotidienne d'une famille ouvrière où visiblement personne n'avait jamais pensé qu'il y eût d'autres voies que le travail le plus rude pour acquérir l'argent nécessaire à la vie. Mais c'était là leçon de courage, non de morale. Pourtant, Jacques savait qu'il était mal de dissimuler ces deux francs. Et il ne voulait pas le faire. Et il ne le ferait pas ; peut-être pourrait-il, comme l'autre fois, se glisser entre deux planches du vieux stade du champ de manœuvre et assister sans payer à la partie. C'est pourquoi il ne comprit pas lui-même pourquoi il ne rendit pas tout de suite la monnaie qu'il rapportait et pourquoi, un moment plus tard, il revint des cabinets en déclarant qu'une pièce de deux francs était tombée dans le trou alors qu'il posait sa culotte. Les cabinets étaient encore un mot trop noble pour l'espace réduit qui avait été ménagé dans la maçonnerie du palier de l'unique étage. Privés d'air et de lumière électrique, de robinet, on y avait pratiqué sur un socle à mi-hauteur coincé entre la porte et le mur du fond un trou à la turque dans lequel il fallait verser des bidons d'eau après usage. Mais rien ne pouvait empêcher que la puanteur de ces lieux débordât jusque dans l'escalier. L'explication de Jacques était plausible. Elle lui évitait d'être renvoyé dans la rue à la recherche de la pièce perdue et elle coupait court à tout développement. Simplement, Jacques se sentait le cœur serré en annonçant la mauvaise nouvelle. Sa grand-mère était dans la cuisine en train de hacher de l'ail et du persil sur la vieille planche verdie et creusée par l'usage. Elle s'arrêta et regarda Jacques qui attendait l'éclat. Mais elle se taisait et le scrutait de ses yeux clairs et glacés. « Tu es sûr ? dit-elle enfin. - Oui, je l'ai sentie tomber. » Elle le regardait encore. « Très bien, dit-elle. Nous allons voir. » Et, épouvanté, Jacques la vit retrousser la manche de son bras droit, dégager son bras blanc et noueux et sortir sur le palier le bras couvert de savon gris et se rinçant à grande eau. « Il n'y avait rien, dit-elle. Tu es un menteur. » Il balbutiait : « Mais elle a pu être entraînée. » Elle hésitait. « Peut-être. Mais si tu as menti, ce ne sera pas pain béni pour toi. » Non, ce n'était pas pain béni, car au même instant il comprenait que ce n'était pas l'avarice qui avait conduit sa grand-mère à fouiller dans l'ordure, mais la nécessité terrible qui faisait que dans cette maison deux francs étaient une somme. Il le comprenait et il voyait enfin clairement, avec un bouleversement de honte, qu'il avait volé ces deux francs au travail des siens. Aujourd'hui encore, Jacques, regardant sa mère devant la fenêtre, ne s'expliquait pas comment il avait pu ne pas rendre pourtant ces deux francs et trouver quand même du plaisir à assister au match du lendemain.


Le Premier Homme, Albert Camus, éditions Gallimard, 1994, coll. La Pléiade, tome IV, p. 793-794.

Pistes d'actions de médiation

Micro-trottoir 

Le micro-trottoir est une technique journalistique permettant de collecter autour d'une question précise un nombre important d'opinions. Les personnes  seront ciblées en fonction du sujet et le lieu de l'enquête déterminé en lien. 

À partir d'une question que le groupe se pose autour du football : « Le but est-il le but ? », « Le bonheur passe-t-il par la victoire ? », « Le football est-il l'opium du peuple ? » ou d'une affirmation telle que « le demi-centre qui distribue le jeu est le poste le plus important dans une équipe de foot », « le football est un sport de gauche alors que le rugby est un sport de droite », un micro-trottoir sera réalisé. 

Les participants choisiront un terrain d'enquête lié au football : le public avant un match, les clients d'un magasin de sport… ou un terrain moins spécialisé comme un centre commercial, la bibliothèque, leurs proches et leurs connaissances. Par groupe de deux, ils se rendent sur le terrain et réalisent le micro-trottoir. 

Un montage des réponses pourra être ensuite réalisé avec Audacity (logiciel audio gratuit). Une écoute publique pourra être organisée suivie d'une discussion.

Philosopher à partir du football

Lancer une discussion en s'appuyant sur une anecdote connue de tous les participants ayant marqué les derniers matchs ou issue de l'histoire du football : une faute discutée, une règle spécifique au football comme le hors-jeu, une figure emblématique, la position des différents joueurs… peuvent servir de point de départ. Il est également possible de prendre en exemple une situation de match vécue par un des participants, de lire un texte pour déclencher la discussion ou de regarder en vidéo l'action d'un match. 

À partir de cet exemple très concret, conduire les participants à conceptualiser, c'est-à-dire à poser de grandes notions : le libre arbitre, la justice, la vérité et le mensonge, la violence, la responsabilité, la fin et les moyens… 

Une discussion philosophique est bien sûr très différente d'un cours de philosophie. C'est un espace de débat démocratique et de pensée collective. 

L'idéal est de former un cercle assis dans lequel se trouve l'animateur. Ce dernier lance la question de départ, et veille à l'avancée de la discussion. En ce sens, il peut reformuler, synthétiser, revenir sur une notion. Il doit être le moins présent possible. Pour cela, il faut que les règles suivantes soient respectées : 

- Écouter la parole de chacun, la respecter.

- Répondre à la question, argumenter et passer la parole à quelqu'un d'autre dans le cercle en le nommant. 

- Prendre la parole, toujours pour compléter ce qui a été dit avant, pour faire avancer la discussion collective et éviter les redites. On peut exprimer le fait d'être en accord ou en désaccord avec une parole précédente. 

 

Pour aller plus loin

Le football de la philosophie

Bibliographie 

 

Ouvrages de Camus :

  • Le Mythe de Sisyphe, éditions Gallimard, coll. Folio, 1942

 

À lire :

  • Pourquoi le football ?  Stéphane Floccari, Les Belles Lettres, 2021 
  • Des histoires de foot pour réfléchir, Isabelle Wlodarczyk et Mauro Mazzari, éditions Oskar, 2020 
  • La Philosophie derrière le jeu, Stephen Murnford, Agone, 2019
  • Le plus beau but était une passe, écrits sur le football, Jean Claude Michéa, Climats Flammarion, 2014 
  • Éloge de la passe, Wally Rosell, 2012, Éditions Libertaires, 2012 
  • Éloge du mauvais geste, Olivier Pourriol, Nils éditions, 2010 
  • De la tête aux pieds, philosophie du football, Gilles Vervish, Max Milo éditions, 2010 
  • Socrate en crampons, Mathias Roux, éditions Flammarion 2010 
  • Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Norbert Elias et Éric Dunning, Fayard, 1994 

Sitographie 

 

À voir :

  • Les Monty Python  
  • « Philosophie : Football », documentaire de Raphaël Enthoven, 2011 mediatheque-numerique.com

 

À lire :

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