Cédric Lelièvre, la protection du patrimoine écrit comme vocation

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Conservateur-restaurateur spécialisé dans le livre ancien et les biens d’archives, Cédric Lelièvre est un professionnel de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur connu et reconnu. Son activité présente plusieurs facettes : intervenir matériellement sur des objets patrimoniaux dont l’état est dégradé, mais aussi conseiller et former à des actions de prévention.


Quel est votre parcours ?

Passionné par le patrimoine écrit depuis tout jeune, je rêvais d’être archéologue… J’ai finalement commencé par un apprentissage dans un atelier de reliure municipal, puis j’ai suivi une formation européenne à Spoleto, en Italie. Celle-ci m’a permis de me spécialiser dans la conservation et la restauration de livres et de biens d’archives. Il s’agissait d’un programme de grande qualité, subventionné par l’Union Européenne, qui malheureusement n’existe plus aujourd’hui… Je suis ensuite rentré en France et j’ai commencé à exercer à Arles, dans l’atelier de restauration de Michèle Rome, que j’ai repris à mon compte lorsqu’elle est partie à la retraite. J’ai complété en même temps mon cursus avec le master de conservation préventive des biens culturels de l’Université Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), le seul diplôme dans ce domaine en France. J’ai ainsi pu ajouter une corde à mon arc : le conseil et la formation auprès des collectivités.


Vous avez effectivement surtout œuvré pour des institutions territoriales, avec cette double compétence : théorique et pratique. Pourquoi allier les deux ?

C’est important pour moi en effet d’associer ces deux aspects, car se consacrer uniquement à la restauration d’objets à l’unité peut vite sembler limité. On a beau effectuer un travail très abouti sur un document, quel sens cela a-t-il si on sait qu’il y a dans la même collection des centaines d’autres qui sont conservés dans de mauvaises conditions ? Faire des propositions à grande échelle et former les collègues permet de sauvegarder un plus grand nombre d’objets patrimoniaux. Je préfère également collaborer avec des instances publiques car les particuliers ont souvent des demandes contraires aux exigences de la conservation, avec un objectif purement esthétique, parfois pour de la revente : blanchir le papier d’un livre ancien par exemple !


Votre carrière a récemment pris un nouveau tournant, car vous venez d’être recruté aux Archives Départementales du Vaucluse. Qu'est-ce que cela implique pour vous ?

J’ai été très intéressé lorsque j’ai vu passer l’offre d’emploi, car il est très rare d’avoir ce genre d’opportunités au sein des collectivités territoriales. Le poste a été créé en lien avec le déménagement des Archives vers un nouveau site, dans lequel il y aura un atelier de restauration, dont je serai le responsable. C’est moi qui superviserai la stratégie de conservation préventive de l’établissement, et c’est une chance : ce qui me frustrait beaucoup en tant que consultant indépendant, c’était de proposer des solutions sans avoir de prise sur ce qui était réellement appliqué ensuite… On en vient à se demander si tout notre investissement était vraiment utile ! Maintenant, je peux me projeter sur le long terme et voir les effets concrets de ce que je mets en place, ce qui j’espère, sera plus satisfaisant.


C’est aussi un changement de statut : vous passez d’entrepreneur indépendant à contractuel de la fonction publique.

Tout à fait, et c’est intéressant d’avoir cette évolution de carrière, car j’intègre la fonction publique directement sur un poste à responsabilité. C’est aussi sécurisant de changer de statut, car exercer en tant qu’indépendant n’est pas toujours facile. La plupart de mes confrères et consœurs en France ont, de fait, un statut d’indépendant, car il y a très peu de postes dans la fonction publique, et la plupart sont en région parisienne dans les grandes institutions nationales. Ces dernières années à l’atelier, je faisais de plus en plus de formation et de conseil, et de moins en moins de restauration… Cela devenait compliqué de trouver un équilibre entre ces deux dimensions parallèles de mon métier. Lorsqu’on est seul, on est vite surchargé et j’ai rapidement eu besoin de co-traiter, d’employer une personne pour m’aider.


Pouvez-vous nous parler d'un chantier particulièrement marquant  ?

Parmi ceux qui me viennent en tête, il y a cette mission pour la bibliothèque municipale de Troyes, une intervention sur les ais de bois des manuscrits médiévaux de l’abbaye de Clervaux datant du 11e siècle. Je suis allé sur place car les documents étaient difficilement transportables, installé dans une salle reconstituant l’ancienne bibliothèque de l’abbaye, avec de très hauts rayonnages… Le prestige était grand, à la fois des sources et du décor. J’ai aussi participé à une mission autour des ouvrages du monastère de Sainte-Catherine du Sinaï, en Égypte, au milieu du désert. Une très belle expérience !


Avez-vous des conseils à donner à quelqu’un qui voudrait exercer le même métier ?

Pour les personnes en formation initiale, c’est à mon avis plus intéressant de suivre les enseignements diplômants dispensés par l’État, qui sont de plus en plus exigés pour travailler sur le patrimoine public. Cela offre beaucoup plus de perspectives sur le long terme. Dans notre pays, pour le livre, il y a le master de conservation-restauration des biens culturels de l’Université Paris 1 et celui de Restaurateur du Patrimoine de l’Institut National du Patrimoine. Il en existe également d’autres à l’étranger, par exemple la formation de l’école de La Cambre à Bruxelles.
S’il s’agit d’une reconversion professionnelle, le cadre français n’est pas des plus facilitants… Attention donc à ne pas se faire trop d’illusions sur les débouchés hors patrimoine public.
Enfin, ne pas trop compter sur un recrutement en institution, car les postes sont rares et la tendance actuelle est plutôt à la réduction de moyens… et bien avoir en tête ce qu’implique d’être indépendant, car cela ne convient pas forcément à tout le monde.

Cédric Lelièvre en train de travailler sur la Bible géante de St Yrieix-la-Perche, en 2024.

Crédits photo - Cédric Lelièvre.

Crédits photo - Cédric Lelièvre.