Frédéric Valabrègue : portrait de l'artiste en trois romans

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Depuis la parution en 1989 de La Ville sans Nom, Frédéric Valabrègue, bon parleur, bon promeneur et connaisseur hors pair de l’agglomération marseillaise (banlieues, cités et villages compris) construit, avec le soutien fidèle des éditions P.O.L., une œuvre singulière, centrée sur sa ville, sur la multitude qui l’habite, sur la langue qu’elle essaie de parler. Dans son premier livre, il dressait, sous forme d’un hommage décalé au Comte de Monte Cristo, un panorama époustouflant de ce langage (« On a toujours quelque chose à dire ici ; ce qui compte, ce n’est pas la matière, c’est l’ordre du discours »), mais aussi du goût de l’escarmouche et de la persécution qui semble propre aux Marseillais. Il fouillait le sens de termes cruciaux : « Lorsqu’il y avait angatse, et j’en profite pour sortir mon ton le plus professoral, c’était qu’il y avait embrouille, quiproquo insoluble et sac de nœuds. L’angatse, c’était un écheveau de faits tellement compliqués que l’on ne pouvait pas s’y reconnaître. Et à un niveau différent, l’engatse, c’était aussi l’angoisse comme l’indique le latin angustum qui a donné l’allemand angst pas très loin, à une métathèse près, du néologisme provençal », décrivait les règles secrètes de l’échange : « D’ailleurs, la question qu’ils posaient avec le plus de hargne était : Pourquoi tu me regardes ? », et annonçait une sorte d’apocalypse langagière : « L’appauvrissement gagnait tous les secteurs. Bientôt le vocabulaire des innombrables se serait réduit à un seul mot. On attendait que ce mot en forme d’abcès crève à son tour, que toute la bêtise ambiante soit expulsée de ce furoncle ».
Dans Agricol et Béchamel, paru en 1992, il prenait la Cité par un autre bout. Celui des petits employés, des retraités, des fonctionnaires (Marseille est d’abord une ville de fonctionnaires). Ceux qui traversent sans regarder, qui vont manger à la cantine des « pétété » et qui, les dimanches de mistral, vont traîner du côté de la Madrague-Ville (Valabrègue rêve de tourner un film à cet endroit) le long des étals les plus pauvres du marché aux Puces, leur sacoche en skaï sous le bras. Ceux qui vont prendre le frais, en partant de Saint-Just, le long du canal de la Durance, épluchent le noms des Pointus amarrés sur le port et finissent par se faire écraser, rue de la République.
Entre temps, tout en se passionnant pour tous les mouvements artistiques (Valabrègue enseigne à l’École des Beaux-Arts de Luminy et il est l’auteur de nombreux travaux de critique), en lisant et lisant encore (il se dit un lecteur « boulimique et bousculé »), en cherchant une forme d’écriture qui satisferait à la fois son goût de la parole et du texte (peut-être la poésie, peut-être « un texte qui se laisserait toutes les libertés possibles »), il a continué à se promener dans la ville, à recueillir des bribes et des fragments, à suivre « ces passants considérables, ces ratés flamboyants, ses héros de leur seul bout de trottoir » qui en font, dit-il, toute la richesse.
Aujourd’hui, dans Les Mauvestis, livre polyphonique, insaisissable, constamment surprenant, il s’arrête dans le quartier de Bon Secours (Marseille a le génie des noms de quartier), au bas d’une barre d’immeubles précisément. Il y prend la voix d’un groupe de garçons et de filles qui ont l’habitude de se retrouver là, mais au lieu de mettre dans leur bouche le discours convenu des adolescents de banlieue, il les laisse se livrer aux jeux de l’amour et du hasard et pondre des manifestes on ne peut plus sophistiqués. Il donne à chacun de ses héros (ce sont vraiment des héros, ces jeunes aussi décidés à aimer qu’à rester eux-mêmes) sa propre voix et parvient cependant à ce que chacun garde la sienne. C’est la force du regard et de l’écoute, la force de l’imprégnation. Frédéric Valabrègue tente de m’expliquer encore comment cela s’est fait. Il me dit qu’autrefois il était plutôt cinglant (on sent qu’il peut l’être encore, on le sait en le lisant), qu’il a eu un grave ennui de santé, qu’il a commencé Les Mauvestis sur son lit d’hôpital.
Nous sommes dans une brasserie assaillie par les travaux du tramway. Il porte une veste de Shangaï bleue. Je ne ferai peut-être pas son portrait, je parlerai de son œuvre. Où est la différence ?

Michéa Jacobi