Interview d'Alexandre Dahan, directeur commercial d'une imprimerie

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Vous imprimez des plaquettes, affiches, catalogues, brochures et cartes postales. Qu’est-ce qui vous a amené à travailler sur le livre ?

Il est vrai que depuis janvier 2003 notre imprimerie se positionne en spécialiste du livre couleur. Avec un peu de recul, nous n’aurions probablement pas eu la chance d’imprimer des livres sans notre maîtrise de l’image. En effet, photograveur d’origine, nous avons toujours conservé cette plus-value “conseil/qualité” sur l’image, et les résultats ont toujours confortés les clients dans la confiance qu’ils nous ont apporté. Nous sommes donc devenus des experts de l’image et n’imprimons guère en noir. C’est la raison pour laquelle nos clients n’hésitent pas à nous consulter sur leurs projets les plus exigeants, et aujourd’hui notre vitrine présente des “livres objets” dont les signatures sont une véritable fierté. Nous n’hésitons pas à faire des essais machines en testant papier, encres, vernis… : cela nous plaît de faire cet investissement en temps, qui constitue pour nous une forme de “recherche et développement”.

Vous êtes un des principaux imprimeurs du Sud de la France.Les éditeurs qui vous choisissent sont-ils implantés dans le Sud, ailleurs en France,à l’étranger ? Pour quels projets vous choisissent-ils ? Pourquoi d’autres choisissent d’imprimer à l’étranger ?

Notre clientèle reste avant tout régionale, mais le livre est un objet qui voyage, et l’on est de plus en plus sollicité par des éditeurs de France entière qui bien souvent regardent la signature de l’imprimeur dans “l’ours” de publication ou l‘“achevé d’imprimer” d’un livre. Sortir de nos frontières reste particulièrement difficile, car les charges sociales en France sont particulièrement lourdes et suivant les projets, il nous est parfois impossible de concurrencer l’Italie, l’Espagne, la Slovaquie… Quant à l’Asie, elle est extrêmement compétitive, surtout en ce qui concerne les gros tirages : assez rares sont les petits ou moyens éditeurs qui y font réaliser leurs ouvrages. À l’échelle d’une PME comme la nôtre, nous ne visons pas ce type de grosse production. Il est vrai également que nous ne nous sommes pas encore lancés dans une politique de communication agressive à l’égard des éditeurs européens : nous n’en avons ni le temps ni les moyens… ni peut-être l’envie. Les éditeurs arrivent chez nous principalement par le bouche à oreille et nous tricotons avec chacun d’entre eux des relations au cas par cas, livre par livre.

Justement, quelles relations entretenez-vous avec les éditeurs ? Peut-on avoir une personne référente pour le suivi complet de la réalisation ?

Les éditeurs ont deux contacts chez nous, d’une part un technico-commercial qui va être source de conseil et d’autre part un pur fabricant qui suivra le dossier de la commande à la livraison. Ce contact direct entre client et fabricant apporte beaucoup de sérénité à l’éditeur et nous a permis d’améliorer notre suivi de fabrication. Bientôt nous organiserons des visites des ateliers afin que notre métier soit de mieux en mieux appréhendé. Nous restons à taille humaine, avec une quarantaine de salariés : nous ne pouvons, ni ne souhaitons, rivaliser avec de gros industriels de l’impression, et les éditeurs qui viennent nous voir nous ressemblent.

Comment fonctionne votre équipe de production ?

Notre modèle économique est basé sur une production en 3x8, week-end compris, afin d’optimiser notre politique de prix et de mieux se positionner par rapport à la concurrence française et étrangère. Il faut comprendre que si les machines s’arrêtent, leur taux horaire augmente et les prix avec. L’autre avantage de cette organisation est de pouvoir proposer à nos clients une réactivité sur les délais. Et ce d’autant plus que nous gérons en interne le façonnage des 3/4 de la production : pliage, pelliculage, découpe… Notre prochain objectif est de couvrir l’ensemble du façonnage, y compris la couture et l’emboîtage. À titre d’exemple : l’investissement pour maîtriser le poste couture est de l’ordre de 400 000 euros, ce qui est loin d’être neutre…

Le secteur de l’imprimerie est en danger aujourd’hui, plusieurs entreprises ont récemment mis la clé sous la porte. Comment analysez-vous la crise actuelle ? Vous sentez-vous menacé par le numérique ?

La crise économique nous bouscule énormément et nous oriente vers une continuelle remise en question. Nous avons créé récemment un pôle numérique que nous jugeons indispensable pour rester en phase avec le marché, mais force est de constater que peu d’imprimeurs sont à l’abri du scénario catastrophe. Au-delà de la disparition de certains travaux d’imprimerie via le développement d’internet, des spécialistes de l’amalgame, du livre numérique, nous nous efforçons de suivre les nouvelles technologies sur les presses offset, et sommes convaincus que l’objet livre gardera toujours sa place chez les lecteurs. En ce sens et malgré la crise, nous continuons à moderniser notre parc machine, par un équipement façonnage qui se complète de plus en plus et par un renouvellement régulier de nos presses, afin d’offrir la meilleure qualité possible tout en augmentant notre productivité. L’imprimerie repose sur des combinaisons de production qui évoluent sans cesse : par exemple, nous n’imprimons quasiment plus de cartes de visite, cette activité a changé de mains à la faveur d’Internet ; le compte d’auteur, principalement des petits tirages en noir et en amalgame, s’imprime désormais sur presse numérique ; et l’amalgame, c’est-à-dire l’impression de plusieurs documents de mêmes format, grammage, papier, finition et provenant en général de clients différents, est devenu ultra compétitif pour nombre de produits, mais pas pour le livre illustré qui est notre spécialité… heureusement ! L’équation n’est simple pour aucun imprimeur.

Quelles machines et techniques utilisez-vous aujourd’hui ? (CTP, impression numérique, par exemple…)

Notre équipement de 2 presses offset 4 couleurs + vernis en 72x102 cm et d’une presse offset 5 couleurs en 52x74cm, nous positionne vraiment dans le secteur de l’édition (livres d’art, livres jeunesse, BD, catalogues, magazines…). Avec une photogravure et un façonnage intégrés (hors reliure), notre prochain investissement s’oriente de plus en plus vers le choix d’une presse 8 couleurs afin d’imprimer de la quadri en recto verso. Cela permet d’imprimer deux fois plus de surface en un même passage. Cette technologie existe depuis une douzaine d’années mais c’est la dernière machine qui nous a convaincus : nous avons sauté le pas dans l’espoir de pouvoir ainsi réaliser de nouveaux projets.

Quelles sont vos publications coups de cœur de l’année ?

Nos coups de cœur de l’année, ils sont nombreux… Nous attendons impatiemment la sortie du livre Sathal Créatures aux éditions Images en Manœuvres, et sommes très heureux d’ouvrages comme Insectesparu aux éditions du Rouergue ou Pipelineimprimé en trichromie avec un vernis offset brillant, édité chez Images Plurielles. Ce dernier est le type même d’ouvrage sur lequel nous nous régalons : réalisation de plusieurs courbes d’encrage avec du noir et deux couleurs (pantone gris chaud et gris neutre) avec un réel plaisir d’expérimenter le rendu sur papier plutôt que sur écran. Je ne peux pas énumérer les nombreux éditeurs qui nous permettent de partager leur passion du livre ; j’espère que tout comme eux, ceux qui nous testeront prochainement trouveront la route de Delta Color beaucoup plus agréable que celle de l’Italie ou de l’Espagne !