Jacques Ferrandez
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La Colle-sur-Loup, petite commune des Alpes-Maritimes, abrite un grand auteur français de bande dessinée. Jacques Ferrandez nous accueille dans sa maison de village, autour d’un café servi dans de jolis verres syriens. Au rez-de-chaussée, son atelier est un antre étroit et sombre saturé de livres, dessins et autres souvenirs des quatre coins du monde. Accomplissant son “rêve d’enfance”, il y travaille seul, à l’ancienne, scénario, dessin et couleur.
Plutôt que sa propre histoire, Jacques Ferrandez, né à Alger en 1955, évoque celle de sa famille et les trajectoires parallèles entre son père et Albert Camus : nés la même année (1913), ils ont tous deux habité le quartier Belcourt à Alger. Mais le petit Jacques n’a qu’un an lorsque ses parents quittent le pays, après un attentat qui touche le magasin de chaussures familial. C’est le début de l’insurrection. “Ce départ n’a pas été un exode forcé, comme pour les pieds-noirs en 1962. On était dans une sérénité, une distance par rapport à cette histoire”.
La famille s’installe à Nice où il suivra toute sa scolarité. De l’École nationale des Arts décoratifs (Villa Arson), il partira sans le diplôme. Et pour cause ! Quand ses enseignants lui reprochent son “manque d’argumentation universitaire”, il est déjà publié dans la revue À suivre. Il a 22 ans et signe un an plus tard, en 1979, le dessin de son premier album. Dès lors, les projets s’enchaînent, seul ou avec un scénariste.
En 1987, Jacques Ferrandez entame une fresque sur l’histoire de la présence française en Algérie. Ce sont les fameux Carnets d’Orient. Alternant cases traditionnelles et aquarelles hors cadre, il réussit à capter l’atmosphère d’un pays où il ne remettra pourtant les pieds qu’en 1993. Si elle s’ancre dans un passé familial, sa démarche est également historique et politique ; ainsi chaque volume nécessite-t-il plus d’un an de documentation et de recherche. Au final, on est loin du récit manichéen ou partisan et c’est sans doute pour cette raison que Jacques Ferrandez a reçu de nombreux témoignages d’intérêt, y compris en provenance d’Algérie où il est lu – même si la série n’est pas encore traduite en arabe. Reconnu par Maïssa Bey et Boualem Sansal, il participera au second Festival BD d’Alger en octobre prochain. Ce travail lui vaut des invitations dans les centres culturels français de Beyrouth, Damas, Bagdad, Istanbul, Alger et Sarajevo. S’ensuivent des séjours plus longs qui donnent lieu à une extension des Carnets d’Orient, cette fois sous forme de carnets de voyage. Dans ces reportages, nourris de textes et de dessins, il rend compte du pays et de ses habitants avec la justesse et la sensibilité qui caractérisent son travail.
De 2002 à 2009, il reprend sa fresque algérienne avec un second cycle qui retrace les tensions grandissantes entre les communautés, pour s’achever par la guerre d’Algérie. Les Carnets d’Orient totalisent 10 volumes. Et la suite ? À cette question, il répond par un évasif “je ne m’interdis rien”.
- *“Le dessin c’est un rêve d’enfance, l’esprit d’enfance,**il n’y a pas d’usure dans le dessin.”*
Pendant ce temps, Jacques Ferrandez s’est lié d’amitié avec Patrick Raynal, Tonino Benaquista, Didier Daeninckx, Jean-Claude Izzo, Daniel Pennac, Philippe Carrèse… et a réalisé des adaptations de leurs textes. De même qu’il a trouvé la bonne distance vis-à-vis de l’histoire algérienne, il sait rester à l’écart des tensions entre auteurs.
Père de deux garçons, tous deux passés par l’école des Arts appliqués de Paris, il a signé Cuba, père et fils avec Pierre, l’aîné. Un récit à deux plumes, initialement commandé par la remarquable revue XXI. La passion du dessin serait-elle dans les gènes ?
L’Hôte, son dernier titre paru en 2009, est une adaptation de la nouvelle d’Albert Camus tirée de L’Exil et le royaume et laisse l’impression d’un accord parfait, d’une émotion brute. Jacques Ferrandez crée une forme inédite de poésie, entre littérature, philosophie et bande dessinée, laquelle ne connaît pas l’usure et lui offre une “liberté incroyable”.