La Fête du Livre d'Aix-en-Provence : vingt-cinq ans d'engagement littéraire (1983-2008)

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La commémoration est un art difficile. Il y est question de mémoire et l’on craint d’y rencontrer la mort. Mais en 2008, la Fête du Livre d’Aix-en-Provence fut encore une fois très vivante, et l’invitation de l’auteur britannique Salman Rushdie (17-19 octobre) a prouvé la réussite de la réalisation. Venus en nombre, les participants aux débats ont témoigné de l’adhésion populaire à une fête du livre qui n’a pas d’équivalent.
Pour expliquer ce succès, nous allons replacer les débuts dans le contexte politique et culturel des années 70 et 80. Puis nous suivrons la Fête du Livre dont l’itinéraire est très lié à l’histoire du dernier quart de siècle, sur le plan national et régional.

Le Relais culturel d’Aix-en-Provence (1970-1980)

Toute une génération de militants de l’action culturelle s’est formée au Relais culturel d’Aix-en-Provence. Charles Nugue - qui l’a dirigé - a écrit l’histoire de ses débuts en 20011. Après Mai 68, la culture semble offrir le véritable espace de création et de liberté. La municipalité de l’époque laisse faire. Une équipe enthousiaste irrigue pendant plus de dix ans la ville toute entière, ses nouveaux quartiers, les localités voisines… Conférences, spectacles, musiques, arts de la rue… Des manifestations diverses amènent - hors de tout académisme - auteurs, créateurs, comédiens, musiciens, peintres, clowns et saltimbanques, urbanistes, physiciens - déjà célèbres ou pas encore. Parmi eux, en en omettant cent autres, Jérôme Savary, Emmanuel Krivine, Ernest Pignon-Ernest, Jean Amado, Ricardo Bofill, Louis Leprince-Ringuet…
Un changement intervient en 1978 : le nouveau maire souhaite la fermeture du Relais culturel qu’il accuse d’être mal géré (et qu’il estime d’extrême-gauche). Les subventions municipales sont supprimées. Il va s’ensuivre une longue bataille pour la survie du Relais - en définitive perdue. Mais nombre de ceux qui y ont participé se sont aguerris. Ils ont appris l’importance de l’organisation administrative pour les associations culturelles, de la prévision budgétaire, de la nécessaire diversification des financements…

Le Palais de Justice et les Écritures croisées (1983-1992)

Le Relais culturel a initié des manifestations autour du livre dans les rues et les quartiers de la ville avec Le Livre dans tous ses états. Luttant contre la fermeture et l’interdiction, les éditions suivantes Culture et censure (1980) et Espaces urbains : villes en question (1981) ont lieu à la fondation Vasarely. Il n’y a aucune manifestation en 1982. Annie Terrier prend la responsabilité de continuer coûte que coûte.

Et c’est un véritable début. En 1983 dans le collège des Prêcheurs, a lieu la Fête du Livre Mille et un livres qui “a constitué une sorte de coup d’État symbolique”2. La fête s’appuie sur la floraison de nouveaux éditeurs en région, comme Actes Sud, Alinéa, l’Aube, Picquier.
Malgré des conditions matérielles terribles, l’aventure continue - à l’école des Beaux-arts. À l’invite du livre d’Antoine Berman, L’Épreuve de l’étranger3 et avec l’implication d’acteurs parisiens et étrangers, un axe fort - la littérature étrangère - est soutenu par la musique, la peinture, le cinéma, la photographie…
Pendant huit ans, la Fête du Livre s’installe au Palais de Justice, lieu prestigieux et inattendu en plein cœur de la ville :

  • L’Europe des Écritures ouvre ce cycle en 1985. L’association des Écritures croisées qui est alors créée, tire en partie son nom de cette fête, en partie d’un emprunt à Italo Calvino4. Parmi les invités : Vassili Vassilikos, Tzvetan Todorov, Philippe Lacoue-Labarthe, Peter Schneider, Carlos Barral, Manuel Vasquez Montalban, Jacques Lacarrière, Claude Mettra.
  • Les Écritures trans-atlantiques , avec James Baldwin, Grace Paley, Jerome Charyn, Robert Coover, John Ashberry… Jayne Anne Philipps, Steve Lacy, Jeff Gardner.
  • Lieux écrits, avec Antonio Tabucchi, John McGahern, Juan José Saer.
  • Octavio Paz, avec Octavio Paz, Jacques Dupin, Jorge Semprun, Florence Delay, Élisa Breton, Claude Esteban, Cornélius Castoriadis, Carlos Barral, Eugène Guillevic, Severo Sarduy.
  • Les Voyages de l’Écriture, avec Ismaïl Kadaré, Redmond O’Hanlon, Jacques Meunier, Jean Échenoz, Olivier Rolin et un hommage à Bruce Chatwin.
  • Bucarest-Ouest, avec les écrivains roumains.
  • Les Écritures tchèques et slovaques.
  • Le Bengale - La Maison et le Monde, en l’honneur du cinéaste écrivain bengali Satyajit Ray, malheureusement absent, décédé cette année-là (1992).

La bibliothèque Méjanes et la Cité du Livre (1993-2008)

La manufacture des allumettes date de la fin du XIXe siècle. Elle est devenue friche industrielle à sa fermeture en 1972. Un comité de sauvegarde (encore une lutte !) obtient sa restauration et sa dévolution au livre. En 1989, la bibliothèque municipale, la Méjanes, quitte l’hôtel de ville où elle était installée depuis le début du XIXe siècle pour la rue des Allumettes. En 1993, la seconde tranche, les Petites Allumettes, est livrée.
Le concept - très neuf - de Cité du Livre voit le jour par regroupement, autour de la bibliothèque, d’un département universitaire (iut Métiers du Livre), des Ateliers du Livre (qui préfigurent l’Agence régionale du Livre), d’associations de cinéma, de la Fondation Saint-John Perse, du Centre Albert Camus et des Écritures croisées…
L’activité des Écritures croisées augmente : Belles étrangères, manifestations pour Jacques Lacarrière, Pierre Michon et son éditeur Verdier, les poètes Jacques Dupin, Roberto Juarroz, José Angel Valente, Lorand Gaspar, Salah Stétié et Mahmoud Darwich, et un Livre en Fête chaque printemps autour d’un genre littéraire…
La Fête du Livre demeure l’activité phare. Son succès croissant auprès du public tient pour une large part à ses partis pris farouchement réaffirmés au fil des années. La priorité absolue est donnée au contenu, centré sur la littérature étrangère : Portugal, Amérique latine, Canada, Afrique du Sud avec John Coetzee entre autres, Caraïbes, une “autre Amérique” avec Russel Banks. D’autres Fêtes sont consacrées à un grand écrivain vivant : Philip Roth (1999), Antonio Tabucchi (2000), Toni Morrison (2001), V.S. Naipaul (2002), et Günter Grass (2005), Kenzaburô Oé (2006), Wole Soyinka (2007) et Salman Rushdie (2008).
Chaque année s’effectue un croisement avec d’autres expressions artistiques : photographie, peinture, musique, chanson, théâtre…

Pour Annie Terrier, il ne s’agit pas d’un modèle à reprendre ou à copier. La fête du livre d’Aix-en-Provence n’est pas une foire aux livres ni un salon du livre. D’autres lieux y pourvoient. Elle privilégie la rencontre d’une œuvre avec un public. Les événements et la situation locale ont permis la mise en synergie des partenaires de la Cité du Livre : avec la petite structure des Écritures croisées, se trouve engagé l’ensemble du personnel de la bibliothèque municipale ; les étudiants en métiers du livre de l’IUT apprennent en action les difficultés d’une telle organisation ; les libraires aixois prennent également une grande place. Selon les thèmes retenus, les autres associations - surtout l’Institut de l’image - participent totalement.
La Ville apporte aux Écritures croisées un soutien financier et logistique qui lui permet d’assurer les missions qui lui ont été confiées. L’État, la Région et le Département des Bouches-du-Rhône complètent cette aide.
Pour finir, précisons que si son statut d’association (loi 1901) lui octroie une liberté totale tant pour la création littéraire que culturelle, c’est aussi là que le bât blesse. Annie Terrier a une haute ambition pour la création culturelle à Aix-en-Provence et le niveau des exigences n’est pas toujours en rapport avec les moyens financiers accordés. Il faut donc faire des choix, laisser mûrir un projet dans l’attente d’un futur possible.

Un article de Jean Jouanaud,
Maître de conférence en histoire, Université de la Méditerranée et trésorier des Écritures croisées.