La Vieille Charité perd sa belle librairie : Regards, clap de fin
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Perchée sur son tabouret, Molly Fournel honore les dernières commandes des bibliothèques au milieu des rayons clairsemés. Parfois un habitué passe une tête, contourne une pile de cartons et entame une discussion sur cette triste fermeture, vitupère contre la ville qui n’a pas soutenu la librairie du Panier…
L’histoire de la librairie Regards est celle de sa fondatrice, comme souvent dans le métier. Fin des années 80 : Molly Fournel, alors élue à Saint-Savournin, souhaite monter une bibliothèque. Elle bénéficie des conseils du regretté Jean Tabet ( voir page 18 ) et s’occupe quelque temps du nouvel établissement aux côtés de bénévoles.
Puis vient l’expérience déterminante : on la retrouve à Marseille à la librairie L’Odeur du temps, laquelle participe au Festival international de Poésie de Cogolin… fréquenté par Christian Poitevin, alias Julien Blaine, grand acteur de la culture marseillaise de l’époque. Ce dernier appelle de ses vœux la création d’une librairie à la Vieille Charité, dont le musée n’accueille alors que des collections égyptiennes. Pari tenu. Regards ouvre ses portes en 1990. Bertrand Blistène, à la tête des musées de la ville, organise des expositions de qualité et développe les collections. Le public afflue, quelles que soient les thématiques : archéologie, arts premiers, XIXe siècle, antiquité ou contemporain. La librairie Regards s’épanouit.
De 1993 à 1995, Molly Fournel tiendra également boutique au MAC (Musée d’Art Contemporain) mais l’aventure ne résistera pas financièrement… il lui arrivait de vendre pour 6 francs de cartes postales par jour !
Engagée auprès de nombreux groupements, de Libraires à Marseille à Libraires du Sud, en passant par le Syndicat de la Librairie française ou encore l’Association internationale des Libraires francophones, Molly Fournel aura tenu le cap pendant plus de vingt ans.
Mais aujourd’hui, malgré un bel espace voûté, malgré un emplacement de choix à l’entrée d’un site superbe, malgré la qualité du voisinage (un restaurant, le cipM, l’EHESS, le cinéma Le Miroir, etc.), impossible de trouver repreneur. Regards est en effet un lieu de passage pour tous ceux qui sortent du musée… mais voilà bien où le bât blesse : encore faudrait-il que de grosses expositions drainent un public, avec régularité. Or la librairie a connu de très importantes variations de chiffre d’affaires d’une année sur l’autre, liées à la fréquentation de la Vieille Charité.
Si l’on ajoute à cela une convention avec la Ville de Marseille qui permet (bien que cela n’ait jamais été appliqué) un contrôle du personnel et des livres…, et pour finir d’importantes charges fixes, cela devient rédhibitoire, notamment pour les banquiers…
Autre temps, autres gens.
C’est triste, une librairie qui ferme. Surtout quand on sait qu’aucune autre à Marseille ne développe des fonds aussi pointus en sciences humaines, et que ce sont là des milliers de lecteurs qui risquent de se tourner vers les gros vendeurs de livres en ligne…