Le livre en Grèce et en quelques chiffres

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Comme nous l’avions fait il y a deux ans avec une jeune Serbe accueillie en Service volontaire européen (SVE) à l’Agence, la présence grecque de Katerina Goula pendant plusieurs mois à nos côtés, dans le cadre d’un stage de Master II - Monde du Livre, nous donne l’occasion d’observer – au travers d’un panorama qu’elle a elle-même réalisé – le monde du livre dans le berceau de nos civilisations occidentales.

Édition

De 1990 à 2010 le nombre d’éditeurs en Grèce a connu une véritable explosion, passant de 374 à 927 avec un pic à 1 093 en 2008. Assez étonnants pour un pays de 11 millions d’habitants, ces chiffres s’expliquent en partie par l’entrée de grandes sociétés de presse dans le champ de l’édition, ce qui a porté la production éditoriale 2006 à plus de 10 000 titres.
77 % des titres sont publiés par 18 % des maisons d’édition. La plupart des structures appartiennent à des “familles d’éditeurs”, qui gèrent ainsi eux-mêmes leur entreprise. Fortement centralisée, l’édition s’exerce majoritairement à Athènes (82 %), puis à Thessalonique (11 %), le reste du pays se partageant les 7 % restants. Malgré la baisse générale du pouvoir d’achat en 2011, le prix moyen d’un livre en 2011 s’élevait à 17,12 euros, bien au-dessus de celui des années précédentes.
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, la production éditoriale se veut foisonnante. De nouvelles aventures éditoriales émergent, basées sur des systèmes économiques alternatifs et solidaires, soucieuses de mettre le savoir- faire au service du livre.

Librairies

Il y a aujourd’hui en Grèce 1 500 librairies et plus de 3 500 points de vente. La crise a gravement touché les petites et moyennes librairies qui vendent exclusivement des livres, mais aussi les grandes chaînes ; ainsi la Fnac s’est-elle retirée du marché grec en 2010. Huit grandes chaînes perdurent (Papasotiriou, Eleftheroudakis, Public, Ianos, Protoporia, Max Stores, Kosmos-Floras, Hellenic Distribution Agency/Newsstand), qui comptent des points de vente et beaucoup de librairies où l’on ne vend que des livres, dont une dizaine avec des superficies de 600 à 2 200 m2. Si un grand nombre de structures n’a pas résisté aux nouvelles données économiques, quelques-unes font preuve de dynamisme et proposent des sélections de titres spécialisés, très souvent dans le domaine politique ou philosophique, en sciences humaines ou en économie vulgarisée.

Bibliothèques

Selon les dernières études, on compte en grèce 2 000 bibliothèques, dont 962 sont publiques et municipales, 233 sont des bibliothèques universitaires, 550 des bibliothèques scolaires (pour 5 000 écoles élémentaires) et 315 appartiennent à des instituts culturels ou de recherche. Les services au public sont la plupart du temps rudimentaires ; certaines structures en revanche fonctionnent de façon exemplaire, telles la bibliothèque publique de Véroia, la grande bibliothèque musicale de grèce “Lilian Voudouri” ou le Centre national de Documentation.

Prix unique

Depuis 1998, à l’instar de la loi Lang, le prix unique du livre concernait en Grèce tout genre de publication, pendant les deux premières années suivant la parution et pour la vente de détail au public uniquement (pas celle aux bibliothèques ou autres établissements). En 2010, la loi s’est étendue aux livres numériques. Selon la dernière réforme du mois de mars 2014, le prix unique touche maintenant les seuls titres de littérature, et uniquement pour leur première édition. Les professionnels du monde du livre en Grèce insistent depuis toujours sur la nécessité de l’expansion de la loi du prix unique pour tout type d’ouvrage, pour chaque réédition et durant toute la vie d’un livre.
Vivant en France, le pays qui a inauguré la culture du prix unique du livre, on néglige parfois l’importance de ce garde-fou. Or la survie des librairies, la qualité de leur service et leur valeur ajoutée, reposent largement sur la mesure du prix unique, qui non seulement a marqué le livre comme étant un bien privilégié méritant un statut exceptionnel, mais encore qui a longtemps permis aux libraires d’exercer leur métier y compris en dehors des gros centres urbains, pour y défendre des livres auxquels ils croient.
En Grèce, la restriction du prix unique du livre aux titres de littérature et pour leur première édition, va accélérer une dégradation de la filière, déjà mise à mal par la baisse globale du niveau de vie. La libération des prix va faire entrer les livres dans les grandes surfaces non spécialisées, sceller la fermeture de librairies des quartiers, des banlieues, des villes de province ou des îles, provoquer une augmentation artificielle du prix nominal pour leurrer ensuite le lecteur avec des baisses fictives et l’orienter vers les “best-sellers”.
Contrairement aux déclarations du gouvernement, le prix moyen des nouveautés va monter, le marché sera inondé par des “best-sellers” à bas prix et la diversification de l’offre gravement endommagée. La stratégie de l’oligopole dans le marché du livre donnera immanquablement carte blanche aux grands points de vente, lesquels ne soutiendront jamais les écrivains nouveaux ou méconnus mais mettront bien au contraire la pression sur la productivité, ce qui ne libérera au bout du compte que la dégénérescence du livre.
Par ailleurs, soulignons avec force que les mesures contre le livre ne nuisent pas seulement aux éditeurs, aux libraires et à la qualité du livre, mais attaquent ouvertement les traducteurs, les correcteurs, les graphistes, les imprimeurs, les diffuseurs, et bien sûr les auteurs.

Mais le débat qui agite actuellement le monde du livre en Grèce ne se limite pas à l’extension du prix unique. On déplorera notamment l’abandon trop généralisé des conventions collectives de travail, et des baisses de salaire – quand salaire il y a encore – dramatiques.
Il faut sans aucun doute s’opposer à l’abolition du prix unique qui menace un monde déjà extrêmement fragilisé, mais ne perdons pas de vue ce qu’elle cache : la dégradation hors normes des conditions de vie de toute la population, particulièrement des classes moyennes et défavorisées. Tout en défendant ce prix unique, rappelons qu’à l’heure actuelle peu nombreux sont ceux en Grèce qui reçoivent un salaire laissant une place quelconque à la consommation de biens culturels. d’autant que le prix ne saurait résoudre à lui seul la problématique profonde de l’accès au livre, à savoir la culture et l’éducation, l’apprentissage d’une perception du livre comme enrichissement et plaisir authentique et non plus comme obligation contraignante d’un produit élitiste et inaccessible.

Les Institutions

2012 a vu la fermeture du EKEMEL (Centre européen pour la traduction de la littérature et les sciences humaines), suivie en 2013 par celle du EKEVI (Centre national du livre grec). Le EKEVI est resté sans direction pendant un an et demi, sans financement et sans programme d’activités, avec l’ensemble du personnel immobilisé dans une structure morte. Pour finir, le ministère de la Culture a annoncé il y a peu de temps l’intégration de ce même EKEVI à une structure-fantôme, la Fondation de Civilisation Grecque, et ce malgré la clameur unanime des professionnels du livre réclamant un statut d’autonomie pour le Centre national du livre.

Les tendances littéraires

Les lecteurs ne constituent pas un ensemble homogène et ils ne sont pas plus de 10 000 à avoir leurs habitudes chez un libraire. Deux profils se dessinent néanmoins. D’un côté le livre politico-économique, qui a connu une grande effervescence au début de la crise et qui, alors que qualité et fiabilité n’étaient pas toujours au rendez-vous à l’époque, entre maintenant dans une phase de maturité ; d’un autre côté la fiction, qui est plutôt le fait d’un élargissement du public occasionnel, de téléspectateurs plus que lecteurs, à la recherche d’une lecture plus “consommable”.

C’est peut-être une polarisation typique des temps de crise, le livre comme instrument intellectuel ou comme valeur refuge de divertissement, de fuite de la réflexion.