Une décennie de pop philosophie à Marseille
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La 10e Semaine de la pop philosophie se tiendra du 12 au 17 octobre 2018 à Marseille. De nombreuses institutions et associations interviendront à La Criée - Théâtre National de Marseille, au Mucem et au Frac. Jacques Serrano, théoricien de l’art, fondateur et directeur artistique de la manifestation, évoque sa création, son histoire et ses évolutions actuelles.
Comment avez-vous eu l’idée de créer la Semaine de la pop philosophie ?
En 2007-2008, je pressens qu’un nouveau moment de la philosophie peut émerger de la scène intellectuelle française. Je dispose de quelques indices, comme le fait que des amis philosophes s’intéressent à des objets contemporains tels que les séries télévisées, sans oser franchir le pas d’une conférence ou l’ écriture d’un essai. Écrire sur Dr House pouvait être compromettant pour leur carrière.
De mon côté, depuis plusieurs années, j’avais envie d’organiser des rencontres autour des séries télévisées mais, évidemment, ce n’était pas une proposition très bien accueillie. En 2009, après deux ans de réflexion, la Semaine de la pop philosophie est créée à Marseille. Ce projet, né d’un intérêt pour la réflexion sur les objets contemporains, porte le nom d’un concept que Gilles Deleuze a proposé dans les années 1970. La “pop philosophie” est une manière de voir les choses différemment. J’aime à dire que c’est comme regarder Arte avec les lunettes de TF1 et regarder TF1 avec les lunettes d’Arte.
À quel public s’adresse la manifestation ?
Elle s’adresse à un public intelligent, c’est-à-dire un public curieux. Nous sommes fiers de notre public : chaque année, les invités reviennent vers moi en disant que le public est de qualité, ce qui me fait bien sûr plaisir.
Comment s'est passée la toute première édition ?
C’était le premier festival au monde de pop philosophie, et l’idée a été très bien accueillie par la presse française et internationale. De même, le public était au rendez-vous. Entre la première et la deuxième édition, il y a eu une réelle augmentation au niveau de la fréquentation. Je pense que le public et le monde de la philosophie portent un intérêt commun à ces objets. Nous avons réussi à toucher un nouveau public qui est fidèle. Aujourd’hui, il nous arrive même de refuser du monde dans les salles de La Criée ou du Mucem.
Quelles évolutions a connu la Semaine de la pop philosophie en 10 ans ?
Pour la première édition, il fallait trouver les invités. Très peu de philosophes avaient travaillé sur ce type d’objets. Maintenant, ce n’est plus le cas : beaucoup d’auteurs et de maisons d’édition ont investi ce champs de réflexion. Au départ, le thème principal était surtout les séries télévisées. Désormais, pendant une semaine, on reçoit des philosophes qui viennent parler aussi bien des smartphones que des jeux vidéo ou, plus globalement, de la frontière entre l’art et le divertissement, comme l’a fait Jacques Rancière en 2011.
On essaie aussi de proposer de nouveaux types d’échanges intellectuels, de sortir du format du philosophe derrière sa table. En 2012, une rencontre sur le sexe et la philosophie a eu lieu à 22h dans une boîte de nuit marseillaise, le Trolleybus, et le public était présent. Le philosophe déambulait dans la boîte de nuit en posant des questions aux personnes présentes, un peu comme un micro-trottoir.
Si repenser les formats d’échanges intellectuels est une réelle volonté, ce n’est pas une obligation. Il y a des philosophes qui jouent le jeu, d’autres qui préfèrent la forme plus traditionnelle, plus classique.
Avez-vous des partenaires ?
Le Centre national du Livre est très présent à nos côtés. Ensuite, dans une moindre mesure, il y a la Ville de Marseille, le département des Bouches-du-Rhône et la région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Heureusement que certaines grandes figures de la pensée contemporaine acceptent de venir pour de petites rémunérations. C’est ce qui nous permet de continuer.
Quelle est la spécificité de cette 10e édition ?
Cette année, nous avons invité un certain nombre d’institutions et d’associations telles que Citéphilo Lille (le plus grand festival de philosophie en France), le Collège international de Philosophie (présent pour la première fois à Marseille), les Rencontres philosophiques de Monaco, la Villa Gillet, Philosophie Magazine, ou encore Sciences Po pour l’art contemporain. Ces structures s’impliquent dans la diffusion de la pensée contemporaine en France. Elles vont présenter leurs objectifs et les approches esthétiques qui orientent leurs choix.
Je leur ai aussi proposé de programmer une conférence ou un débat par jour sur le thème de l’indifférence. Par exemple, les écrivains et philosophes Bernard-Henri Lévy et Guillaume Leblanc sont invités respectivement par la Villa Gillet et CitéPhilo Lille.
En quelques mots, pouvez-vous faire un bilan de ces années philosophiques ?
Cela a été une très belle aventure intellectuelle.
Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?
Il me paraît important que les professionnels du livre soient présents car, d’une certaine manière, on fait le même boulot que les éditeurs et les auteurs : on diffuse la pensée contemporaine.