Une librairie sauvée par ses clients
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Voilà bientôt dix-sept ans que Denis et Chantal Lafuente évoluaient sereinement dans leur activité de libraires à Istres, dans 140 m2, avec une clientèle fidèle, 8 000 références et un chiffre d’affaires en progression depuis l’ouverture. Jusqu’à ce que…
La banquière à laquelle les libraires font confiance depuis 15 ans passe tous les deux mois faire signer des documents ; elle sait que les libraires ont peu de temps et ne leur présente que la dernière page des documents ; ils la connaissent ; ils signent ; un beau jour leur comptable demande pourquoi ils sont tant endettés, pourquoi leurs remboursements de crédits ne diminuent pas. Chantal et Denis viennent d’être victime de leur banquière ; étant donné qu’elle a été limogée ce n’est plus de la responsabilité de la banque, elle-même en conflit avec l’ancienne employée… Chantal et Denis n’ont bien sûr pas la trésorerie pour mener un procès fleuve et d’ailleurs, ils ont signé les documents. La seule solution est d’augmenter les bénéfices.
Nous sommes en 2011 et c’est parti pour trois années de galère : “Nos ventes sont toujours restées constantes, notre clientèle fidèle, nos rotations très bonnes. Mais il était impossible de redresser le trou financier. Nous avons toujours été indépendants et ne voulions demander l’aide de personne”. Lors d’un repas, ils finissent par expliquer à un ami qu’ils vont devoir mettre un terme à l’activité. Il manque 20 000 euros.
L’ami prévient la presse. Des articles paraissent dans La Provence, France 3 s’alarme, les radios locales communiquent. En parallèle un groupe se crée sur Facebook, une boîte à dons est mise en place dans la librairie, le maire se déplace et crée une association des amis de la librairie. En quinze jours près de 700 clients affluent, émus, refusant de voir la librairie disparaître, participant sans contreparties ; les commerces du centre ville feront de même, les plus jeunes organisent des concerts. La librairie est sauvée.
Denis et Chantal Lafuente se surprennent d’un tel élan d’intérêt et de solidarité. Et pourtant, depuis quelques années, ils jouent à guichet fermé des spectacles de théâtre dont ils reversent les recettes à des associations d’aide aux enfants malades. Ils organisent également, le premier dimanche matin du mois, des cafés littéraires archi complets : près de cinquante personnes qui viennent écouter leurs conseils de lecture : “Parfois on a l’impression d’être à la messe tellement les gens sont attentifs et silencieux ! Et ils suivent tous nos conseils ! Au début on proposait quelques madeleines, maintenant c’est une vraie orgie de gâteaux en tous genres ! La devise : convivialité et chaleur”. La librairie accueille encore trois à quatre dédicaces par an, et refuse du monde. Près de neuf clients sur dix n’achètent que les livres conseillés, et ceux dont la fiche de lecture est positive car ici, même les livres qui n’ont pas plu ont droit à leur petite fiche : “À la lecture d’un soi-disant best-seller, je me suis retrouvé un jour tellement énervé que je l’ai mis en vitrine à côté d’un bloc de papier toilette. La fiche disait “Abstenez-vous” !…”
En parallèle de l’adhésion de la clientèle, des collèges et des lycées, les libraires interviennent sur Soleil FM pour une chronique hebdomadaire le mardi matin et… le jeudi soir pour une émission consacrée à la musique des Andes, “Terra Andiva”, l’autre passion de Denis Lafuente.
La librairie est souvent décrite comme un commerce culturel. Preuve en est ici que bien au-delà d’un commerce et plus qu’un lieu culturel, c’est un lieu d’échanges, de découvertes et d’humanité, un lien social fondamental !