Agone comme personne

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Critique politique, histoire sociale, philosophie, littérature engagée, résistance culturelle : le tout en six collections et deux revues. Ajoutons la définition de Döblin que s’est faite sienne l’éditeur, selon laquelle le romancier est un genre particulier de savant, un alliage de psychologue, de philosophe et d’observateur du monde social, et tout est dit… ou presque ?

Point n’est besoin d’être devin pour comprendre la ligne éditoriale et de pensée d’Agone. Après le capitalisme, Revenir aux luttes, De notre servitude involontaire, Domestiquer les masses, L’opinion ça se travaille, De l’espoir en l’avenir…, les titres des ouvrages publiés par la maison parlent d’eux-mêmes. Au cœur du catalogue : œuvres de réflexion, de critique sociale et de propositions d’actions pour un autre monde.
Des grands noms tels Noam Chomsky, Pierre Bourdieu, Serge Halimi, Max Weber ou Jacques Bouveresse y côtoient des auteurs à découvrir. Sans oublier Howard Zinn, qu’Agone a largement contribué à faire connaître en France avec Une histoire populaire des Etats-Unis, et qui compte depuis janvier un cinquième ouvrage dans la collection « Mémoires sociales », où son « autobiographie d’un historien et militant » paraît sous le titre L’impossible neutralité.

Pour autant, il serait faux de penser qu’Agone se concentre exclusivement sur les essais. La littérature fleurit de textes parallèles aux sujets inspirés des luttes sociales, et l’éditeur s’en saisit dans la collection « Marginales » dirigée par Elena et Samuel Autexier. De la meilleure littérature prolétarienne suédoise (Martinson, Dagerman) aux différents volumes de La Toison d’or de Borislav Pekic, « Marginales » se donne les moyens du temps long, hors des critères habituels de rentabilité commerciale, pour accéder à la reconnaissance.

À l’origine de la maison d’édition, un revue du même nom, lancée en 1990 à Marseille, par cinq (alors) étudiants frais moulus de l’université qui ont donné tout de suite à la ligne éditoriale cet attachement aux savoirs classiques. Du groupe initial, seul Thierry Discepolo s’est investi, en 1998, dans la première collection, qu’il dirige : « Contre-feux ».

Agone, explique-t-il, c’est aussi une manière de concevoir le travail dans son ensemble, d’essayer autant que faire se peut d’appliquer au quotidien les principes défendus dans les livres publiés. Ainsi l’équipe permanente, qui compte six salariés bien occupés, plus un traducteur « maison », deux directeurs de collection, un maquettiste et une graphiste, tente de fonctionner sur un mode collectif. De même, c’est cette équipe qui est propriétaire des locaux, « outil de production ». Mais comment appliquer ces principes à tous niveaux : où trouver par exemple le temps de s’occuper des conditions de production du papier utilisé par l’imprimeur ? où puiser l’énergie supplémentaire pour résoudre les problèmes liés au passage souhaité sur logiciels libres ?

En 2006, Agone publiera quatorze titres. Trop, selon l’équipe, qui fixe à dix titres par an l’objectif à partir de 2007. Car tout est question de seuil…

La structure doit réfléchir à son évolution : avec désormais 535 000 euros environ de recettes annuelles (dont 45% provenant du fonds), 4 000 euros de résultat et 30 000 euros de droits d’auteurs à régler en début d’année, Agone n’échappe pas aux problèmes de trésorerie. Cette année, l’éditeur a donc mis en place un bon de souscription permettant aux fidèles de la maison de préacheter tout ou partie de la production 2006. Ce soutien qui fait grincer des dents les libraires ne suffira pas, aussi l’association envisage-t-elle de se transformer en SCOP (Société Coopérative de Production), ce qui lui permettrait de rechercher des appuis bancaires consistants.
Enfin, difficile de parler d’Agone sans évoquer Athélès, structure de diffusion dont l’assise est une association créée en 1993, Ébène écriture (qui n’est pas sans évoquer le travail de « nègre » qui se pratiquait dans cette structure). Elle réunit Aden, La Bibliothèque, Le Croquant, Cent pages, La Dogana, Le temps qu’il fait… ainsi qu’Agone et L’Escampette, qui la co-gèrent. Se diffuser soi-même : un choix pour ceux qui considèrent que « faire des livres n’a pas pour but de faire de l’argent ».
Deux personnes, Dominique Coloby et Sandra Barthélémy, travaillent 800 librairies dont environ 350 de manière plus serrée. Une liste de libraires qui « persistent à faire leur métier et à ne pas être de simples dépôts de best-sellers » est disponible d’ailleurs sur le site. Pionnière dans son mode de fonctionnement, Athélès a notamment inspiré la création du groupement d’éditeurs in extenso.

À noter : la version lyberagone numérique de certains ouvrages ou extraits est accessible gratuitement sur le site d’Agone : téléchargement, impression, copie et diffusion sont possibles et même encouragés ! La propriété des textes reste toutefois celle de l’éditeur, et toute revente, sous quelque forme que ce soit, est interdite ; une pratique, commente l’éditeur, de résistance à la marchandisation du livre. Agone… un état d’esprit.