Auto-interview de Pierre Gimenez

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Architecte spécialisé dans la conception des espaces du livre.

Vous avez réalisé plusieurs librairies. Qu’est-ce qui vous a amené à travailler préférentiellement pour des libraires ?

J’ai grandi dans la fascination des livres. J’ai toujours vu mes parents lire, et mon père m’enseignait qu’on ne doit jamais jeter un livre, qu’il faut le laisser sur un rebord de fenêtre et qu’il fera sûrement le bonheur de quelqu’un. On n’était pas loin du sacré…

À partir de 9 ans, j’ai commencé à dévorer tout ce qui me tombait sous la main, avec une préférence pour Jules Verne. Un livre était à peu près le seul cadeau qui me remplissait de joie. Plusieurs décennies plus tard, c’est encore plus vrai.
Je conserve un rapport intime avec “l’objet-livre” qui demeure, pour moi, une source de bonheur à venir. Les inévitables déceptions n’ont pas entaché cette émotion particulière de l’approche d’un livre, de son acquisition. Entrer dans une librairie, traîner, hésiter, choisir, acquérir, et puis rentrer chez soi. C’est un des beaux moments de la vie, non ?
Alors, quand un ami est venu me proposer de travailler avec lui pour Les Sandales d’Empédocle à Besançon, je n’ai pas hésité. Le travail a rencontré un très bon accueil, puis d’autres libraires m’ont contacté.

Quelles sont vos librairies les plus récentes ?

J’ai réalisé l’Orange Bleue, à Orange, en 2007, pour Emmanuelle et Gilles Taillardas.
En 2008, deux librairies très différentes sont venues me “torturer” les méninges. Le Cœur Immaculé de Marie, à Paris, où il a fallu générer un sentiment d’espace fluide et vaste dans 50m2, puis la Librairie des Halles, à Niort, où nous avions trop d’espace disponible ! Vous voyez, les problématiques peuvent varier totalement d’une librairie à l’autre.

Comment les libraires arrivent-ils jusqu’à vous ?

Par le bouche-à-oreille. Les libraires pour lesquels j’ai travaillé me recommandent, en général, à leurs confrères. Des contacts qui se sont également établis via Michel Ollendorff1.
Et puis, je suis régulièrement sollicité sur mon site. La fréquentation et l’utilisation de ce site est d’ailleurs très révélatrice de la façon dont beaucoup de libraires fonctionnent par rapport à leur espace, et surtout du fait que, justement, ils ne sont pas conscients qu’ils sont dans un espace.
Très fréquemment, les libraires font réaliser les travaux par des artisans, ou les font eux-mêmes pour des raisons d’économie, puis me contactent pour le mobilier. J’essaie alors d’expliquer qu’une librairie est un espace non fragmentable, que tout est important, la distribution des volumes, le sol, le plafond, la couleur, l’éclairage, le mobilier. Sans parler du respect des normes de sécurité incendie et d’accessibilité aux personnes handicapées. Je dois avouer que beaucoup de libraires pensent avant tout “rayon, département éditorial”, un peu “mobilier”, mais pas “espace”. À l’heure de la concurrence des grandes surfaces et d’Internet, je trouve regrettable de se priver du pouvoir attractif d’un espace bien maîtrisé dans tous ses aspects. Heureusement, certains libraires procèdent différemment. Ils s’en trouvent, la plupart du temps, largement confortés en termes de chiffre d’affaires. En termes de qualité de relation émotionnelle à leur lieu de travail aussi.

Quelles sont, justement, les questions d’espace qui se posent aux libraires ? Y a-t-il une récurrence ou chaque librairie a-t-elle sa problématique propre ?

Il y a des récurrences ET chaque librairie possède sa problématique propre.
La problématique majeure est quasiment toujours la même : comment faire tenir un nombre de livres toujours en excès, dans un espace donné trop petit, tout en augmentant les surfaces de circulation et en donnant au client l’impression qu’il est dans un espace vaste, fluide, … ? Ajoutez à cela le souhait de présenter avantageusement les livres (de plus en plus de facing, un éclairement très soigné), et la recherche de lieux de convivialité où l’on peut lire ou jouer, et vous aurez une idée de la complexité. Complexité accrue par l’application des normes que j’évoquais précédemment.

En outre, comme pour presque tous les commerces, il y a un challenge puisque la phase de réalisation ne doit guère durer plus de cinq ou six semaines pour des raisons évidentes d’interruption d’activité.
En dehors des secteurs touristiques, les réhabilitations sont souvent programmées en juillet/août, au moment où les entreprises sont en vacances, ou surchargées de travail, et les fournisseurs fermés.
Fréquemment, les études préalables sont réalisées dans des locaux occupés, ce qui complique les relevés, et réserve parfois de mauvaises surprises au démarrage du chantier. Comment deviner que, derrière le doublage existant, on va trouver des analisations de l’immeuble complètement pourries, ou un mur en mauvais état ? Le rôle de l’architecte est bien sûr de résoudre tous ces problèmes, mais surtout d’apporter à son client sa vision artistique et technique, sa connaissance des problématiques propres aux libraires. Notamment en ce qui concerne la mise en valeur des livres, le point essentiel ! La qualité du dialogue architecte-libraire se révèle fondamentale pour un résultat cohérent et réussi. Il n’y a pas de bon projet de librairie sans dialogue entre un bon libraire et un bon professionnel de l’espace. Dans la majorité des cas, les libraires étant des commerçants atypiques du fait de leur haut niveau de culture et de leur rôle choisi de “passeur de livres”, ce dialogue s’établit et se maintient sans réelle difficulté.
Pour autant, on ne doit pas en conclure que l’aménagement peut tout résoudre. Si vous avez une belle libraire mais mal située à l’intérieur d’une petite ville défavorisée culturellement, vous souffrirez beaucoup plus que si vous avez une librairie banale sur une avenue commerçante d’une métropole régionale. Et sur ce point, je ne peux malheureusement pas apporter grand chose à mon client !

Pouvez-vous illustrer vos propos à partir d’exemples concrets ?

À l’Orange Bleue, le challenge était de créer un étage commercial et d’y faire monter naturellement les clients. Assez rapidement, je me suis dit que la réponse nous serait fournie par l’escalier, sa plastique et son emplacement. Plutôt que de positionner un escalier cheapau fond du magasin, j’ai proposé un bel ensemble métallique, posé juste derrière la vitrine. Les libraires ont accepté  – ce qui n’était pas évident car souvent la relation du libraire à sa vitrine s’apparente à une névrose obsessionnelle – lesclients sont ravis et montent presque systématiquement.

Pour la Librairie des Halles, à Niort, nous avons hérité d’un local immense, complexe, avec plusieurs différences de niveaux et des murs recouverts de tissu tendu, mais dans un bel immeuble ancien, porteur d’histoire. Le budget étant serré, j’ai proposé à Olivier Barreau et Stéphane Émond de travailler justement sur l’histoire du lieu. Nous avons dépouillé murs et plafond de leurs oripeaux seventies et nous les avons laissés tels quels, juste recouverts de vernis pour fixer la poussière. Pour les parties que nous avons dû refaire complètement, nous avons utilisé du métal et du béton, laissés visibles, et nous avons travaillé ponctuellement avec des couleurs primaires. Le résultat est réellement très réussi, au moins du point de vue de l’architecte et du libraire ! En tout cas, les clients affluent et le C.A. explose.

Pourquoi dites-vous que la relation du libraire à sa vitrine est de type “névrose obsessionnelle”?

Je me doutais bien qu’en disant cela vous réagiriez…
En fait, derrière ce propos volontairement provocateur – que mes amis libraires veuillent bien me pardonner –,  il y a le constat que leur volonté première est souvent de montrer le maximum de livres en vitrine.
Et je crois sincèrement que c’est une totale erreur.

Le client actuel n’est plus celui d’il y a 20 ou 30 ans. Il est habitué à la transparence, à pénétrer d’abord par le regard dans le lieu dans lequel il va entrer physiquement, ou pas. Il a besoin de s’approprier le lieu, de le parcourir depuis l’extérieur, peut-être de se rassurer sur son organisation, sa fluidité, sa clarté. Je crois que le lecteur actuel a majoritairement besoin de se sentir libre, non contraint, dans un espace disposant aussi de lumière naturelle. Je pense que nous sommes plus claustrophobes que nos prédécesseurs.
Bien sûr, il y aura toujours des clients fouineurs qui recherchent la perle littéraire dans un tunnel mal éclairé de livres mal présentés. Mais je reste persuadé que la librairie à l’ancienne, dont la vitrine regorge de livres, au point qu’elle coupe complètement le regard et transforme l’intérieur en cloaque, est appelée à disparaître au profit d’espaces plus contemporains. Et surtout généreux en lumière naturelle.

Dans mes librairies, je suis attentif à créer les conditions pour que le client, lorsqu’il est à l’intérieur en train de choisir, de réfléchir, puisse s’évader temporairement par le regard vers l’extérieur, vers la rue. Ces échappées, même extrêmement brèves, même inconscientes, représentent un temps intermédiaire profitable pour la réflexion, le choix. La notion de temps intermédiaire est fondamentale en taï chi. Je ne suis pas un spécialiste de cet art martial que j’ai un peu pratiqué, mais néanmoins j’essaie de l’introduire dans mes réalisations. Ce n’est pas toujours facile…

Je dessine pour cela des meubles-vitrines bas, laissant la lumière et le regard passer. D’ailleurs, on peut constater qu’à la saison hivernale, quand la nuit tombe tôt, ce mobilier bas laisse sortir généreusement la lumière de la librairie qui anime dès lors la rue, et crée donc un appel visuel et commercial fort. Quand ces meubles sont en plexi, l’effet est encore plus fort.
Je crois que la véritable vitrine c’est la librairie, dans sa globalité, et qu’il faut la donner à voir depuis l’extérieur, au maximum.

Comment concevez-vous l’intérieur de la librairie ?

Je propose des solutions d’aménagement, mais je me tiens en retrait par rapport aux volontés du libraire. C’est lui qui connaît sa clientèle, ses rayons. Je l’accompagne dans la mise en espace de sa réflexion culturelle et commerciale.

L’affrontement récurrent entre les partisans de la pochothèque et ceux de l’interclassement est très révélateur des limites de ma prestation. Chacun est persuadé d’avoir LA bonne solution, et moi je me contente de dessiner des meubles adaptés.

Par contre, je suis très présent pour définir les matériaux, les couleurs, le type et la répartition de l’éclairage. Et je veille à chaque instant au strict respect des normes de sécurité propres aux Établissements Recevant du Public. Il en va de même pour le respect des règles d’accessibilité que le Législateur a copieusement renforcées.

Et le chantier ?

C’est le moment où l’architecte devient insomniaque !

En général, le délai est très court, voire trop court, et le budget très serré, voire carrément famélique. Alors… il faut trouver les meilleures solutions, et ce n’est pas toujours évident. Par exemple, à Musicalame, à Lyon, Isabelle Maillot a tout peint elle-même, avec ses copains. Autre exemple, celui que je citais précédemment à Niort.
Il faut rédiger de bons documents de consultation, consulter de bonnes entreprises et retenir celles qui offrent le meilleur rapport qualité-prix. Il arrive qu’on se trompe, ou qu’une entreprise qui vous avait donné entière satisfaction sur une précédente librairie vous rende la vie infernale sur ce nouveau chantier. Il faut gérer de l’humain, avec toutes les subtilités et les complexités que cela comporte. Et cette gestion de l’humain doit s’accompagner d’un regard constant sur la qualité de la prestation, le planning de réalisation et le respect des coûts.
C’est rarement une promenade de santé, mais c’est mon métier et je mets tout en œuvre pour bien le faire.