« BookFlux », quand la mécanique des fluides rencontre les bibliothèques
Publié le
« Et si les livres empruntés dans les bibliothèques étaient les particules d’un fluide culturel imaginaire ? ». C’est une idée un peu folle qui a donné lieu à une étude très sérieuse : celle d’un physicien spécialisé en fluides complexes, venu toquer à la porte des bibliothèques de Marseille pour enquêter sur le flux des documents à travers la ville.
Un projet de recherche atypique
Maxime Nicolas est enseignant-chercheur en physique à Aix Marseille Université (amU), spécialisé en mécanique des fluides. En 2025-2026, il effectue une résidence de 6 mois à l’Iméra, l’Institut d’études avancées de l’amU, pour se consacrer à un projet original de recherche interdisciplinaire.
Son point de départ est de faire un pas de côté par rapport à ses objets d’étude habituels, et d’explorer la question des flux dans la ville, en particulier des flux invisibles… en se demandant comment les rendre visibles. Le projet se fixe alors sur les livres empruntés par les usagers des bibliothèques de Marseille, pour tenter de rendre palpable une des manières dont la culture se diffuse et circule dans la cité phocéenne.
Lorsque Maxime Nicolas vient proposer son idée à l’équipe du réseau de lecture publique, il rencontre un très vif enthousiasme. Le fait est que, si les statistiques annuelles des emprunts de documents sont bien là, elles sont relativement complexes à exploiter de manière approfondie pour les professionnels. Alors, qu’un scientifique vienne proposer ses compétences d’analyse pour essayer de faire parler cette masse de chiffres et d’en proposer une visualisation, c’est une formidable opportunité. La collaboration étroite entre physicien et bibliothécaires s’avère alors très féconde.
Une méthodologie interdisciplinaire
Pour plus de lisibilité, Maxime Nicolas a d’abord circonscrit le périmètre : son étude s’appuie uniquement sur les statistiques de l’année 2025, pour les 9 établissements du réseau marseillais – soit 50 800 emprunteurs, 18 600 adresses, et 1,6 million de documents. Des données bien entendu anonymisées, et exploitées sans aucun outil d’intelligence artificielle, comme tient à le souligner le chercheur.
Pour rendre compte de tous les mouvements de ces livres entre domiciles et différents équipements, la représentation cartographique prime : l’interdisciplinarité, si chère à l’Iméra, prend alors tout son sens pour le physicien qui devient alors apprenti-géographe, avec l’aide de l’Institut national de l’information géographique (IGN).
Lors de la première restitution publique de ses résultats, organisée fin septembre 2026 à l’Alcazar, Maxime Nicolas détaille sa méthode et montre ses cartes. Une visualisation cartographiée de « scores » sur l’ensemble de la ville permet par exemple d’afficher les zones d’emprunteurs très actifs ou à l’inverse très faibles. Pour chaque établissement, le croisement de cet élément avec la zone isochrone de 15 minutes de marche, ou encore le réseau de transports en commun, clarifie les usages pour comprendre plus précisément le rôle de proximité joué par les différentes bibliothèques – qui n’est pas toujours celui que les professionnels imaginaient. Et ce ne sont que quelques exemples de ce que les cartes mettent en lumière.
Le chercheur connaît les limites de son travail, n’étant pas sociologue, ni urbaniste : il va de soi que cette analyse pourrait être complétée et approfondie par d’autres indicateurs sociologiques et démographiques. Mais la production de ces cartes et l’approche scientifique de ces chiffres apparaisent déjà comme de très précieux éléments pour les bibliothécaires.
Maxime Nicolas, le 30 septembre 2026, lors de la restitution publique du projet BookFlux à l’Alcazar.
Un outil pour la politique documentaire et l’action publique
Pour le physicien, ce projet de recherche est aussi une démarche citoyenne, qui tente d’objectiver l’importance d’un service public culturel au sein d’une commune. Il permet aussi de rendre visible les inégalités territoriales et les besoins qui en découlent. Ses résultats sont ainsi conçus comme une aide à la décision, par exemple sur la question de savoir où implanter de nouveaux équipements. Il espère que cette étude pourra à l’avenir devenir un levier pour l’action publique… et pas seulement pour Marseille : idéalement, la suite serait d’en proposer une version open source, mise à disposition de tous, dont pourraient se saisir d’autres réseaux de lecture publique.
Peut-être la naissance d’un futur outil incontournable pour le pilotage des bibliothèques ? Affaire à suivre !