Jacques Serena
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Entre Ollioules et Sanary, non loin de la voie ferrée, un lendemain de fête nationale bien célébrée… c’est au milieu de figuiers, de néfliers et de cabanons juxtaposés que la rencontre a lieu. Parce qu’il écrit ici, depuis longtemps.
Issu d’un milieu ouvrier, Jacques Serena a 3 ans quand sa nombreuse famille migre de Vichy pour le Sud de la France.
C’est à partir de son renvoi du lycée, alors qu’il n’a que 16 ans, que la vraie vie commence ! Il exerce longtemps une suite de petits métiers et s’adonne à de menus trafics en tout genre.
Forain, il vend des reproductions de tableaux de maître qu’il va chercher en Italie, puis des objets d’artisanat en cuir sur le marché de Sanary. Un travail qui lui laisse le temps d’écrire, “un bon rendement”. Il sera également “nègre” pour une auteure de livre d’art. Un plan de survie.
S’inscrire enfin dans un cursus aux Beaux-arts de La Seyne lui permet de lire, d’écrire, de peindre ; il fréquente des cafés-théâtres et doit aux copains la découverte des poètes. Il dit “écrire alors sous influence”. Non pas de substances illicites, mais sous l’aura de Beckett, Céline, Kerouac. Jouer avec les filiations, les connexions entre artistes, l’amuse toujours, et des “citations ludiques” de Tom Waits ou Bashung se cachent ici ou là dans les romans de Jacques Serena qui avoue dans la foulée une fascination pour le Velvet Underground.
Jacques Serena envoie un premier manuscrit de 600 pages à Jérôme Lindon (directeur des éditions de Minuit) en 1983. Trop risqué. Le lien entre les deux hommes est pourtant scellé et c’est finalement en 1989 que l’auteur publie pour la première fois chez Minuit, avec Isabelle de dos, il a alors 39 ans.
Il parle d’une belle alchimie avec la maison, le prestigieux éditeur et maintenant sa fille, Irène. Basse ville, son second roman, lui rapporte un succès d’estime mais aussi des amis et complices, Jean Rouaud et François Bon. À ce dernier, il doit une “carrière” dans l’animation d’ateliers d’écriture grâce auxquels il côtoie divers milieux : prisons, écoles et universités, centres sociaux et parfois personnes en marge. Il se sent utile.
Depuis plusieurs années, les ateliers d’écriture menés en partenariat avec le Théâtre de la Colline (à Paris) le comblent. À l’initiative d’Alain Françon, ce dispositif intitulé “Leurs mots à dire” regroupe chaque samedi matin durant six mois des hommes et des femmes d’âges, d’origines et d’horizons divers. Jacques Serena encadre ce projet.
Son entrée au théâtre vient de ce que Jean-Louis Martinelli, directeur du Théâtre national de Strasbourg (TNS), tente - en vain - d’adapter à la scène Basse ville et lui commande finalement une pièce (Rimmel). Jacques Serena sera artiste associé du TNS de 1998 à 2000.
D’autres commandes, d’autres créations, d’autres rencontres suivront dont une particulièrement, celle de Charles Berling, aujourd’hui un proche.
Jacques Serena écrit “à usage personnel”, à l’occasion d’embrouilles sentimentales. Écrire est une tentative pour comprendre, après coup, des bouts de vie, pour dénouer des expériences. Une catharsis, un moyen esthétique de réflexion nouvelle, de formalisation, de re-visite. L’amour, les femmes, la jalousie et la trahison hantent romans et pièces, et c’est la nuit que l’auteur opère, toujours en musique lorsque vient l’été. Jacques Serena revendique un travail sur le rythme et le son, plus encore que sur le sens. Il expérimente, entend se mettre en danger, à chaque fois, vivre en insécurité perpétuelle. C’est ainsi qu’il est vivant, “dans la brutalité des choses offertes”. Son style singulier mêle le glauque et le sophistiqué. Une écriture disloquée pourrait-on dire.
Pour celles de ses créations qui n’entrent pas dans la ligne éditoriale de Minuit, il travaille avec d’autres éditeurs. Son prochain roman, à paraître en début d’année prochaine, parle des succès faciles, de ceux qui gratifient et qui font que l’on se perd de vue.