Lapin chasseur

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Hé hop ! Fin 2007 deux nouvelles librairies s’installent en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Deux nouvelles librairies indépendantes. Deux de plus ? Encore deux ? Oui ! Alors tant mieux !

Marseille. Au n° 23 de la rue des Trois Mages, entre la “Plaine” et le Cours Julien, Le Lièvre de Mars vient d’ouvrir ses portes.
S’implanter ici est un choix d’abord guidé par les activités du quartier (marché, commerces de proximité nombreux, cafés…), ensuite par sa population, animée et éclectique. L’ensemble constitue un lieu de vie actif, habité, festif et dynamique. Presque une dizaine de librairies se sont installées dans ce périmètre. Ce n’est sans doute pas un hasard. Alors, une de plus ?
Celle-ci n’est pas vaste : deux rangements de livres sur les côtés, une table au centre et quelques livres en vitrine, le bureau de Dax Rowling – le libraire –, un canapé, un petit espace.
Mais la sensation éprouvée en entrant est très forte. L’âme de cette ancienne imprimerie reste puissamment ancrée dans la librairie (encrée même, puisque Dax se souvient de la
couche d’encre et de graisse qu’il a fallu décoller du sol avant d’ouvrir). Les meubles à tiroirs, les casses typographiques et surtout la presse, tout a été récupéré, restauré et réutilisé. Impossible de ne pas imaginer l’ambiance de l’imprimerie, ses bruits, ses odeurs. Facile aussi d’y voir la volonté de se rapprocher de la définition historique de la librairie, à la fois lieu d’édition, de création et de diffusion.

Deux spécialités composent la librairie. D’un côté la littérature, un assortiment mixte : “neuf & occasion – achat & vente”, annonce la devanture. L’intention est de présenter un choix d’auteurs plus ou moins reconnus, sévèrement sélectionnés, et la plupart du temps guère disponibles : textes souvent épuisés, éditeurs peu diffusés1, marseillais notamment. Et puis des ouvrages plus spéciaux, plus “fabriqués”, sérigraphiés, croqués, presque uniques. En bref, un fond qui se veut rare, sélectif et précieux, où l’objet livre a toute son importance. C’est réussi.
De l’autre côté s’exposent les livres d’arts dits “commerçants” ou “appliqués”. Typographie, design, architecture, graphisme et photographie, des disciplines encore intimement liées au livre, et très souvent soignées et innovantes dans la fabrication.
Une offre très spécialisée donc, mais qui connaît un public de plus en plus étendu et une production grandissante. “Il y a trois-quatre ans, il y avait trop peu de livres consacrés à la typographie et au graphisme. Aujourd’hui de plus en plus de maisons d’édition en France développent ces domaines”. Pour constituer un rayon complet et conséquent Dax Rowling profite aussi de son expérience de libraire à Londres et de sa connaissance des éditions étrangères (anglaise, espagnole, allemande…), plus prolifiques en la matière et de longue date.
Parallèlement l’espace contigu à la librairie accueille déjà des expositions où encore une fois le travail de l’édition est mis à l’honneur. Fin 2007 par exemple, “Le Dernier Cri” s’affichait. Un événement par mois y est programmé et une initiation au fonctionnement de la presse typographique est prévue. À suivre donc.
Mieux qu’une librairie de plus, une autre librairie, où l’âme du lieu, son histoire, et son activité actuelle sont étroitement imbriquées. Et pour prendre la mesure de cette originalité, le Lièvre de Mars, en référence à Lewis Carroll, vous invite à pousser sa porte.

La Tour d’Aigues. Au bord de la route de Pertuis, à côté d’un cellier et sous la fleuriste, la Boucherie littéraire. Toute fraîche.
Là, rien à voir avec une ancienne boucherie. Après l’IUT Métiers du Livre d’Aix et des expériences aussi diverses que variées, notamment dans l’édition associative ou comme libraire itinérant, Antoine Gallardo cherchait un petit local dans le centre d’une petite ville, une boucherie pourquoi pas, oui, une boucherie ce serait bien… C’est finalement dans une ancienne salle de gym (sans les haltères) qu’il installe sa librairie, ou plutôt qu’il
établit sa Boucherie. Car les projets d’Antoine collent à son enseigne : “J’ai envie de présenter mes morceaux choisis, que mes choix tranchent”, “À terme, j’aimerais récupérer un billot comme comptoir et servir les lecteurs en tablier de boucher”.
Il a déjà le papier rouge et blanc pour emballer les livres, et au détour des rayons, se sont nichés bouteilles de vin et d’huile d’olive, pots de confiture et de tapenade.
Finalement qu’est-ce donc que cette Boucherie littéraire ? Une librairie, une
bouquinerie, une épicerie fine, un café. Farfelu ? Non ! Cet espace est, à l’image de son “taullier” - convivial, agréable et sans chichi - et les livres, “morceaux de choix”, s’y taillent la part du lion.
D’abord un important rayon de livres d’occasion présente un fond de littérature
française et étrangère très pointu et forcément rare. Un rayon de fouineur où les éditions originales côtoient des encyclopédies anciennes. Puis voici le coin de la petite édition. Comme Dax au Lièvre de Mars, Antoine choisit de défendre la production moins diffusée et l’édition régionale. Et alors tout à coup, paf ! La grosse cavalerie : les dernières
nouveautés sur tables, pour vous messieurs dames ! Enfin, un rayon jeunesse, là encore
largement alimenté par l’édition régionale. Coussins, tapis… Le nécessaire pour s’allonger et se plonger dans les mots et les images.
Peu de transition entre ces rayons mais c’est bien là l’essence de la Boucherie littéraire et de son étalage : ça propose, ça coupe, ça défend, et finalement on découvre. Il y en a un peu plus, je vous le mets quand même ?

Le projet : présenter ses envies au maximum, en faisant avec les moyens du bord et sans compromis. Mais les enjeux sont plus vastes : élargir l’offre livre à La Tour d’Aigues, collaborer avec la bibliothèque, créer l’événement, inviter des auteurs et faire vivre autour du livre. Voilà le défi à relever. Il est de taille, mais notre homme s’y emploie avec ardeur et un grand désir de partager sa curiosité et sa liberté2.
À la librairie de la Tour d’Aigues, on vous invite à vous “prélasser”, à “déguster”, à laisser libre cours à votre “gourmandise”. On vous promet un plaisir pour les papilles et les pupilles. Si ça, ce n’est pas une incitation à la tentation…

Deux nouveaux lieux du livre. Deux fois de nouvelles découvertes.
De prime abord, l’idée de réunir ces deux librairies dans un même article ne tient qu’à la concomitance de leur ouverture.
Ces deux créations ne se ressemblent pas. Si Dax Rowling s’étend assez peu sur le montage du Lièvre de Mars, Antoine Gallardo ne cache pas les difficultés qu’il a connues pour mener à bien son projet3 et qui illustrent assez bien le climat général de la librairie.
Les objectifs et les projets diffèrent également car si la Boucherie littéraire s’est implantée en milieu rural, dans une commune où aucun autre point de vente du livre n’existait, à Marseille, la préoccupation est tout autre.
Quant à nous, nous ne pouvons que nous réjouir de l’ouverture simultanée de deux lieux du livre aussi différents. Ces deux librairies ressemblent à leur libraire (et vice versa) et c’est rassurant. L’abondance ne nuit pas surtout lorsqu’elle s’accompagne de la diversité.
Alors finalement : Continuez les gars ! Et à bientôt.