Librairies de villes

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Nombreux, parmi les nouveaux libraires (les projets ne diminuent pas malgré l’ère annoncée du “livre liquide” et le marasme ambiant), choisissent de s’implanter dans de petites agglomérations. Les grandes villes de la région ne débordent pourtant pas de librairies. Une bonne raison pour saluer ceux qui s’y attèlent.

La Petite Fatigue à Toulon

Au bagne de Toulon, le travail était divisé entre Grande Fatigue et Petite Fatigue. La Grande Fatigue englobait le travail sur le port, aux fourgons, dans l’arsenal, la corderie, les ateliers de serrurerie ou les carrières. Un forçat de bonne conduite pouvait travailler à la Petite Fatigue : dans l’hôpital, la cuisine ou, s’il savait lire, dans quelque bureau du bagne.

La Petite Fatigue, tel est le nom qu’Isabelle Henry a donné à sa librairie, ouverte en avril 2007, située face à la cathédrale de Toulon, dans un centre ville en mutation et “zone franche”.
Repérable de loin grâce aux bois exotiques qui l’encadrent, la vitrine est à l’image de la librairie : elle présente des livres éclectiques, fait la part belle aux récits de voyage et met en avant l’édition de la région (ce jour-là, les livres de Gehesse, éditeur toulonnais).
Isabelle Henry a restauré avec goût ce long local de 100 m2 qui abritait un centenaire magasin de tissus, dont elle a conservé quelques éléments (carrelages dépareillés, meubles patinés) participant au charme du lieu.
100 % de livres, 6 000 titres.
L’assortiment est généraliste, le rangement à la fois très pointu (en littératures) et assez confus, voire même très empilé sur les tables, du style “un livre peut en cacher un autre”.
Dans cette librairie aux larges horaires d’ouverture – Isabelle Henry, gérante non salariée, emploie une personne à plein temps –, on accueille, on conseille, on fidélise et on trouve, quitte à le commander, le bon livre pour le bon lecteur.
Dédicaces, lectures, salons, festivals, animation du réseau de commerçants du quartier, interventions sur les radios locales (notamment pour défendre un ouvrage publié par le Bec en l’air), articles pour *L*e choix des libraires , l’énergie d’Isabelle n’a pas encore trouvé de frontières. Tout comme la librairie qu’elle a créée, cette toulonnaise, partie travailler à Paris puis revenue créer son entreprise à Toulon, est sympathique et éclectique. Elle aime les pirates, Bukowski, les récits de voyage et le poète Tristan Cabral (finalement c’est assez cohérent !).
Si au bout d’une année elle n’a rien perdu de son enthousiasme, elle doit cependant affronter les aléas inhérents à ce type d’aventures : faibles remises et maigres gains, risque de dispersion et de lassitude.
Riche des librairies historiques Gaïa et Charlemagne, Toulon a vu les récentes ouvertures de Contrebandes ( Dazibao 11 ), La Nerthe ( Dazibao 10 ), la Petite Fatigue, et déjà on nous annonce un nouveau projet. De quoi faire une belle association de… libraires.

Espérons que la Ville – entre autres – les protège.

Le Greffier de Saint Yves à Marseille

Devant le vide laissé par la fermeture de la célèbre librairie Brahic, Hélène Thébault et André Tola ont décidé de créer début 2008 une librairie avec une forte spécialisation juridique.
Ils ont trouvé rue Venture, à un prix attractif pour Marseille, un local de 70 m2, tout en largeur. Des étagères rouges (la couleur Ikéa de l’année !), un sol ciment tout aussi rouge, un entrelacs de lampes blanches, ont transformé cet ancien atelier d’artiste en une librairie accueillante et assez spacieuse.
L’étroite rue Venture est piétonne et va de la rue Saint-Ferréol à la rue Paradis. Autrefois assez sinistre, elle est devenue plutôt coquette, bordée de magasins et de cafés agréables ; la vitrine de la librairie entourée de pierres peintes en… rouge, s’inscrit bien dans le paysage. C’est le plein centre ville, à deux pas de la Maison de l’avocat, à cinq minutes du Palais de justice.
Les deux libraires se démènent pour faire connaître leur entreprise à tous les étudiants et professionnels du droit. Ils ont déjà fidélisé quelques “gros” lecteurs, qui, au-delà des ouvrages universitaires, aiment à découvrir ou faire découvrir d’autres lectures, à même de les accompagner dans leurs professions.
Une petite partie de l’assortiment est consacrée à la littérature (surtout d’Extrême- Orient, en regard de la boutique “japonisante” d’en face), au polar (le dernier bon roman policier d’André Fortin, avocat marseillais édité chez Jigal, est en pile sur la table), à quelques beaux livres. À noter : à la place de l’habituelle et lapidaire formule “coup de cœur” ou “choisi par”, les libraires et quelques clients-amis ont rédigé de courtes notices appelant à la lecture, apposées sur les couvertures des livres ainsi mis en valeur.
Après une année à l’IUT métiers du livre d’Aix, Hélène Thébault est apprentie à la librairie papeterie du Prado, à Marseille (deux années en alternance : emploi en librairie et cours à l’INFL à Paris). Suivent des remplacements chez Virgin et à la Fnac. Cela lui permet de maîtriser les mécanismes de la librairie. Toutefois les domaines choisis au Greffier engendrent des marges faibles et bien que les libraires se déclarent satisfaits et en accord avec leur prévisionnel, ils n’en sont pas encore à vivre de leur travail.
Curieux et entreprenants, qualités nécessaires à l’exercice de ce métier, ils ont aussi compris les bienfaits du partage et savent orienter, lorsqu’ils ne peuvent pas les satisfaire, les visiteurs vers les librairies avoisinantes, l’Odeur du temps et Titre (24, rue Sylvabelle- 13006 Marseille).
La réciproque fonctionne.
Un best-seller au Greffier de Saint Yves ? L’ art d’avoir toujours raison de Schopenhauer ; logique….
La figure du Greffier, c’est l’élégante silhouette du chat qui orne l’enseigne et tous les outils de communication de la librairie. Quant à Saint Yves c’est le patron des avocats et des juges.

L’heure est aux labels pour la librairie. L’État et certaines Régions s’y plongent.
Cela aidera vraisemblablement les héritiers, les repreneurs, les libraires chevronnés qui veulent monter leur propre entreprise.
Qu’adviendra-t-il de ces modestes lieux du livre, assez mal traités par les gros distributeurs, nés du seul désir - et des quelques sous - de leurs créateurs ?