Lire, se souvenir, comprendre : interview de François Richaudeau

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Nous publiions dans le numéro précédent de Dazibaola synthèse du colloque “Les métamorphoses numériques du livre”1, dont la conférence donnée par Thierry Baccino où il avait été principalement question de lecture sur écran. Il nous a semblé opportun d’enrichir auprès de lui cet éclairage scientifique des processus de lecture, et de mettre en lumière l’importance de la mémoire et du temps dans le parcours de compréhension de l’écrit. Chantre incontesté de la lecture rapide, François Richaudeau fait pour sa part référence en matière d’étude de la typographie et de la lisibilité dans les arts graphiques.
Bien que vivant dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, les deux hommes ne s’étaient jamais rencontrés. De cultures et de générations différentes, ces deux penseurs de la lecture méritaient d’échanger leurs points de vue. Dazibao a organisé cette rencontre… et posé son micro. Nous rapportons ici l’essentiel de leurs propos ; l’intégralité de ces entretiens est disponible sur le site de l’Agence.

François Richaudeau (FR) : Pour moi, la lecture n’est pas un déchiffrement successif de lettres ou de sons, mais un processus infiniment plus complexe : une véritable production de sens. Lire, ce n’est pas comme nos chers orthophonistes le prétendent, s’entendre et ensuite traduire ce qu’on a entendu… Il suffit de renouveler cette expérience extrêmement simple pour s’en apercevoir : si je lisais à haute voix un texte à la lumière artificielle et que quelqu’un éteignait, je continuerais d’articuler quatre, cinq ou six mots oralement, alors même que le texte ne serait plus visible. Cela prouve que la lecture n’est pas la traduction d’une version phonétique de l’écriture et sa transposition phonème par phonème : c’est un phénomène beaucoup plus complexe…
Ce que j’ai publié sur la lecture résulte d’expériences.

Doutant des théories des grands typographes français qui s’exprimaient à Lurs sur la lisibilité prétendument supérieure des caractères à empattements, j’avais entrepris des expériences sur la lecture. J’avais fait lire à un panel de soixante lecteurs, qui allait du simple agent technique d’imprimerie à un lecteur prodige (Jacques Bergier), des séries de textes dans des typographies différentes, en enregistrant leurs mouvements oculaires. Ces mouvements se caractérisaient par des sortes d’escaliers qui correspondaient à des fixations visuelles, de l’ordre du quart de seconde, suivis de saccades ; mais les performances des sujets étudiés étaient très variables. Les moins rapides sub-vocalisaient, ils articulaient imperceptiblement les mots ou les syllabes qu’ils lisaient. Et cela les ralentissait, parce qu’un lecteur normal lit trois fois plus vite qu’il ne parle ; ce chuchotement réduisait donc nécessairement leur vitesse de lecture… Maintenant, et c’était le plus intéressant : ces lecteurs mémorisaient très mal les sujets lus. Cela s’explique par les fonctionnements de nos mémoires qui sont multiples. Il existe en effet une mémoire à court terme (qu’on appelle maintenant la mémoire de travail) qui a une capacité, en quantité et en durée, très faible, de l’ordre de quelques dizaines de mots. Autrement dit, quand ces lecteurs en arrivaient à déchiffrer la fin d’une phrase, leur mémoire de travail en avait en partie oublié le début et ils étaient paumés. Ils revenaient régulièrement en arrière pour faire ce que l’on appelle des régressions, afin de pouvoir comprendre la phrase. Il y avait donc un rapport direct entre vitesse de lecture, processus de lecture et performance de lecture. Ceci dit, les vitesses et les performances des lecteurs étaient surtout fonction de leurs niveaux culturels. J’avais parmi mes cobayes deux agrégés d’histoire âgés d’une quarantaine d’années, et l’un lisait trois fois plus vite que l’autre. Comment alors expliquer ces différences, sachant qu’aucun des deux ne sub-vocalisait ? Ayant pris connaissance des travaux en vigueur aux USA, j’en ai déduit les raisons psycho-pédagogiques de ces écarts, ce qui a été à l’origine d’une méthode de lecture rapide. Je montrais également que le dessin des caractères n’avait pas d’influence sur la vitesse de lecture, parce que le comportement du lecteur va bien au-delà du dessin de chaque lettre, et même du dessin de chaque mot. Voilà le début de mon itinéraire.

Après ces recherches sur la lisibilité typographique, je suis naturellement passé à la lisibilité linguistique. Mes expériences portaient désormais sur une centaine de sujets à qui je faisais lire certaines phrases avant de tester leur mémorisation. Et là, j’ai eu également des surprises, en ce sens que contrairement à ce qui était convenu dans l’enseignement du français, ça n’était pas nécessairement les phrases les plus courtes qui étaient les mieux retenues, au contraire. Mon matériel linguistique était composé de phrases relevées aléatoirement dans les Propos sur l’éducation d’Alain, et notamment celle-ci : “j’en ai vu l’exemple en une grand-mère fort instruite qui n’arriva jamais à enseigner à sa petite-fille le calcul et l’orthographe”. Cette phrase était la mieux retenue de toutes celles du corpus. Mais certains me la répétaient ainsi : “j’en ai vu l’exemple en une grandmère fort instruite qui n’arriva jamais à enseigner à sa petite-fille la grammaire et l’orthographe”… Comment ce lapsus s’était-il produit ? Et bien, en fonction du mot orthographe, par proximité sémantique, en fonction d’un mot à venir ! Autrement dit, ces lecteurs ne déchiffraient pas le texte mot à mot , mais en fonction d’un ensemble linguistique plus important, plus significatif… Ce qui intervenait pour faciliter la lecture, c’était la structure de cette phrase, qui permettait au lecteur d’anticiper (avec la supériorité pour les performances liées à l’apparition de mots outils de subordination). Bien entendu, toute phrase ne doit pas être longue – parfois, certaines phrases courtes et percutantes sont plus lisibles et efficaces que des phrases longues ; mais mieux vaut préférer certaines phrases longues, plus lisibles qu’une série de phrases courtes.

Dans le dernier ouvrage, je cherchais à aller un peu plus loin, au-delà ou en dessous de cette véritable lecture qui n’est donc pas une suite de déchiffrement. Je cherchais la structure mentale qui pourrait être à la base de ce processus, et je me penchais sur une structure bidimensionnelle, sur une structure en réseau, avec cette théorie : à la base d’une phrase se trouveraient des ensembles polysémiques réunissant des séries de signifiants et de signifiés en réseaux ; et cet ensemble de réseaux bidimensionnels serait ensuite étiré, laminé, en une phrase. Mais arrêtons-nous au stade du réseau : la plupart des mots sont composés d’une série de plusieurs signifiés et de plusieurs signifiants. D’un autre côté, il existe des règles presque rigides concernant les lois de la grammaire. Si la phrase est relativement complexe, il existera plusieurs façons d’étirer les éléments qui la sous-tendent en une suite linéaire. Lorsqu’on lit des travaux sur les processus à l’œuvre dans la construction des théories de mathématiciens et plus généralement d’hommes de science, leurs témoignages montrent qu’au-delà ou avant les mots, ils pensent avec des images, avec des sensations, avec des espèces de brouillons de signifiés qui s’agglomèrent suivant des lois tellement complexes qu’elles ne sont presque plus des lois. Et puis ils arrivent ensuite à des degrés plus civilisés de maîtrise de la pensée, puis aux réseaux, et finalement à la linéarité du langage.

Thyerry Baccino : Que pensez-vous de la nouvelle forme de présentation des textes sous la forme d’hypertexte ?

FR : La construction du texte doit s’adapter aux processus de lecture au sens large du mot, c’est-à-dire de production de sens. Si l’on se place dans le contexte de la lecture partielle (ou de recherche) d’un livre papier, vous allez le feuilleter pour sélectionner les informations qui vous conviennent. Vous aurez alors des titres courants et des intertitres qui seront tous à la même hauteur et votre regard se déplacera toujours à l’horizontal. Par contre, si l’ouvrage que vous lisez se trouve sur Internet et s’il a été conçu dans cette optique, votre recherche sera de nature verticale. Et dans ce cas, les alignements typographiques et les alignements de mise en page ne doivent pas être en fonction d’une lecture horizontale mais verticale. Je considère donc que la structure de la mise en page devrait être fondamentalement différente, ce qui je crois n’est pas encore souvent le cas.

Dazibao : Ces nouvelles constructions du texte vont-elles changer les rapports à la lecture ? Vont-elles changer nos perceptions et notre compréhension ?

FR : Cela dépend de ce que l’on appelle la lecture… Si par la lecture on entend la production du sens selon une structure linéaire, alors là pas tellement. On lisait les textes de Gutenberg comme on lisait les manuscrits ; là où ça a vraiment changé, c’est en l’an Mille, quand les blancs entre les mots sont apparus, ce qui a permis d’isoler facilement les mots et les structures linguistiques et sémantiques. Mais si nous passons de la lecture intégrale à des lectures… actives – compte tenu de nos besoins de connaissances – alors là, il y aura sûrement une évolution connexe de la mise en page avec des règles typographiques beaucoup plus complexes. Mais nous n’en sommes qu’au début… TB : Les typographes avaient mis en place des règles empiriques qui marchaient ; mais la liberté éditoriale apportée par les traitements de texte a tendance à effacer cette structuration de l’imprimé : ce qu’on voit maintenant sur Internet, c’est surtout l’absence des typographes… et si on n’a pas cette culture de la mise en forme du texte, on peut réellement handicaper le lecteur dans sa compréhension. Prenons un exemple concret : je fais une liste. Je peux mettre des puces, je peux mettre une numérotation, etc. Mais il ne suffit pas de mettre des puces ou une numérotation : il faut aussi que cela corresponde à une certaine logique sémantique, à des niveaux de hiérarchisation qui soient cohérents.

FR : Il y a aussi des règles de mise en page qui dataient. Je me souviens des imprimeries il y a très longtemps (avant même le passage à la photocomposition), où l’on conservait dans la réserve toutes les pages de plomb pour une réimpression éventuelle… Vous ne pouviez constituer la table des matières qu’au moment où vous arriviez à composer la dernière page ; d’où sa position à la fin de l’ouvrage… Maintenant – on y arrive quand même – la table des matières doit être placée en tête de l’ouvrage. De même pour les notes marginales : la contrainte du plomb a fait que l’on a pris l’habitude de les placer à la fin du chapitre ; mais maintenant que la contrainte a été levée et que le traitement de texte permet facilement de placer les notes en marge à la hauteur de la ligne à laquelle elle se rapporte, on voit encore beaucoup d’éditeurs continuer à les placer en fin de chapitre. (…) Je me suis heurté, pour certains ouvrages que j’ai publiés, aux préjugés et au conservatisme des typographes ; par exemple, dans le cas de la lecture sélective, il serait aisé de faciliter la recherche des mots les plus importants en les composant en gras, ou en italiques - je dirais même que la marque la plus efficace, c’est le souligné ! Mais les soulignés, la plupart de mes amis typographes n’aiment pas ça : ils les répugnent - parce que dans la règle typographique, qui date de presque un siècle2, le souligné n’existe pas… Et pourquoi ? Parce qu’à l’époque du plomb, on ne pouvait pas en placer !