Ni fleurs ni couronnes pour les librairies d'Aix-en-Provence
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En l’espace de deux années, Aix-en-Provence a vu son cœur de ville, historique, culturel, touristique, commerçant, étudiant, en un mot… vivant, se dépouiller de trois librairies. Après l’emblématique Vents du Sud, c’est au tour des librairies de l’Université et Forum Harmonia Mundi de fermer leurs portes ; un coup dur pour une cité qui revendique un statut de ville d’art et de culture…
Force est de constater pourtant que ce statut n’est pas usurpé. Avec près de 13 millions d’euros de CA en librairie dont plus de 2 millions cumulés pour les 3 défuntes, la ville d’Aix-en-Provence représentait le second CA librairie de la région – après Toulon –, devant Marseille et Nice ! Une situation bien réelle qui contredit même les études de marché puisqu’en effet, au regard des indices de consommation des ménages par catégories socio-professionnelles, le CA du bassin de la ville d’Aix ne devrait pas excéder 3 millions d’euros !… Une statistique que les librairies Goulard et Provence dépassent individuellement. Comment expliquer alors ces désastres successifs ?
Le 15 janvier 2015, une page de l’histoire de la librairie aixoise se tournait avec la fermeture définitive de Vents du Sud . Fondée par Pierrette Lazerges en 1973, la librairie était dirigée depuis plusieurs années par son fils Jean-Claude. Une surface de 360 m2 dédiés au livre, aux sciences humaines en particulier, à deux pas de l’Hôtel de Ville, qui aura longtemps cherché un repreneur. Mais avec un prix aligné sur celui du marché de l’immobilier et des commerces locaux (environ 2 millions d’euros, murs compris), la quête s’est avérée impossible malgré les nombreux candidats. Jean-Claude Lacroix n’a pourtant pas hésité à repousser la fermeture durant trois années… en vain.
Quelques mois plus tard, c’est au tour de la librairie de l’Université. Comme son nom l’indique, l’enseigne fournissait depuis plus de 50 ans les étudiants aixois et marseillais en manuels, livres scolaires et ouvrages de référence, plus particulièrement en Sciences sociales. Située rue Nazareth en plein centre ville, connue et reconnue, elle avait d’ailleurs été labellisée LIR de 2009 à 2011. Mais il semble que là encore, le prix du mètre carré soit à l’origine de la déroute. La librairie de l’Université était rachetée depuis de nombreuses années par le groupe Eyrolles, lequel avait depuis acquis la librairie de Provence toute proche. Pour diminuer ses charges, le groupe aurait choisi de réduire la surface de vente en transférant le fonds d’une librairie sur l’autre. Exit donc la librairie de l’Université.
Troisième acte, fin août. Filiale du groupe Harmonia Mundi, la librairie située place de Verdun cesse à son tour son activité, après une augmentation vertigineuse du loyer dont le montant représente désormais 15 % de son CA (contre 6 % auparavant). Et pourtant, avec ses 100 m2 de surface de vente, un fonds de 20 000 livres et 7 000 disques, une équipe attentive menée par Nejoua Benallal, la librairie avait su gagner une clientèle fournie autant que fidèle. L’embellie constatée en janvier dernier sur les ventes de livres (+ 30 % d’augmentation suite à la fermeture de Vents du Sud) n’aura pas suffi à compenser l’augmentation des charges ni à convaincre la maison mère de revenir sur la décision prise à l’approche de la fin du bail.
Alors que faire ? Le loyer constitue l’un des postes de charges les plus conséquents de la librairie et compte en moyenne pour 5 à 10 % du CA, quand la rentabilité atteint à peine 0,6 % de ce même CA. Si leur prix explose à la vitesse de celui des appartements, les librairies - même rentables -continueront de fermer au bénéfice de grandes enseignes situées en périphérie, et bien évidemment au détriment de l’offre culturelle en centre-ville.
Alerté de toutes parts, et plus particulièrement par le Syndicat de la librairie française qui plaide pour un encadrement des loyers commerciaux depuis de nombreuses années, l’État a souhaité réagir. Promulguée le 18 juin 2014, la loi Pinel sur l’artisanat et le commerce vise à “mieux réguler les rapports locatifs des commerçants et des artisans” quels qu’ils soient. Elle contient plusieurs mesures concernant les baux commerciaux afin d’inciter le maintien des commerces en centre-ville. Parmi elles, l’encadrement des loyers, dont l’évolution est désormais calculée non pas sur l’indice du coût de la construction (ICC), jugé trop fluctuant, mais sur l’indice des loyers commerciaux (ILC) ou l’indice des loyers des activités tertiaires (ILAT). De plus, pour éviter une hausse brutale du coût du loyer, même en cas d’amélioration de la commercialité du quartier (réhabilitation…), la loi Pinel fixe une limite d’augmentation de 10 % par rapport au dernier loyer dans les cas de renouvellement ou de nouveau bail. Enfin, par décret n°2014-1317 du 3 novembre 2014, la loi prône une meilleure répartition des charges, des impôts et du coût des travaux entre le propriétaire et le locataire. Ceci pour un cadrage au niveau national. Mais qu’en est-il à l’échelle des communes ?
En 2008 par exemple, le conseil municipal de Bordeaux vote une délibération instituant la mise en place d’un périmètre de sauvegarde, avec un droit de préemption sur les fonds de commerce, fonds artisanaux et baux commerciaux, et ce afin de maintenir la diversité des activités commerciales et artisanales dans certaines zones du centre-ville. Un an plus tard, il apparaît que le périmètre initialement retenu doit être élargi à d’autres axes commerciaux sur lesquels les enjeux liés au commerce de proximité sont également très forts.
Autre lieu, autre cas, cette fois plus spécifiquement lié au livre : en 2013, la librairie L’Antidote ouvre ses portes à Parthenay, suite à l’appel à candidatures lancé par… la municipalité, laquelle a au préalable, pour mesurer la pertinence du projet, initié une étude de marché. Une démarche volontaire et réfléchie, pour permettre l’implantation d’une librairie indépendante en centre-ville. Comme l’expliquait à l’époque le maire de la commune, Xavier Argenton : “Ce n’est pas forcément notre boulot d’élu, mais nous y attachons politiquement une importance”. Et en effet, au-delà de la légitimité, la question qui est posée est celle du devenir des centres-ville et de leur singularité.
Les communes qui se mobilisent ont compris l’importance de ces commerces, certes peu rentables, mais essentiels à leur vitalité. Car beaucoup de choses se jouent dans une librairie ; encore faut-il lui laisser la place d’exister, se positionner du côté de cet acteur culturel de premier ordre plutôt que gonfler les rangs du cortège funèbre. Sans doute Aix-en-Provence a-t-elle ici un rôle à affirmer.