Quand j'étais écrivain, Christian Garcin

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Quand j’étais écrivain, je fréquentais les librairies soit en tant que client, soit en tant qu’invité, et dans ce cas-là j’étais aussi client, vu que je me fixais pour règle de ne jamais quitter la librairie les mains vides. Cela témoignait sans doute d’une espèce de compassion pour le malheureux libraire qui gentiment m’avait fait venir, m’offrant le gîte et le couvert, et ne se trouvait pas remboursé dans ses frais, loin de là, par les maigres quantités de livres que je signais après la rencontre, généralement suivie par peu de pékins – ceci expliquant évidemment cela. Ces rencontres en librairie, du fait, me déprimaient. Je me disais qu’au-dessus de mon berceau une fée moche et pustuleuse avait dû se pencher, me promettant une maigre carrière d’écrivain qui quoi qu’il écrive ne vendrait jamais beaucoup de livres et n’attirerait jamais grand-monde en librairie, m’infligeant la grande-malédiction-de-la-salle-de-lecture-quasi-vide, doublée de l’encore-plus-grande-malédiction-de-la-séance-de-signatures-fantôme, et ce quelle que soit l’assistance, qui invariablement se dispersait avec un petit air gêné sitôt le dernier mot prononcé et le livre refermé, sans avoir jamais posé la moindre “question à l’auteur” malgré les demandes répétitives de mon intervieweur – souvent le libraire lui-même –, accompagnées pourtant, me semblait-il du moins, d’un sourire tout à fait engageant et bienveillant de ma part. C’était comme ça. Et d’ailleurs c’était tous les jours comme ça – les jours de lectures en librairies du moins.

J’avais un ami écrivain à l’époque, qui se nommait Paul Autant-Grognard. On l’appelait Pag, ça simplifiait les choses. Nous nous retrouvions parfois chez lui à la campagne, dans une petite maison nommée “Le triton titubant”, à siroter petits blancs (à l’apéritif) ou rouges sélectionnés (pour accompagner les gibelottes de lapin ou daubes provençales que sa femme Alice nous avait concoctées), et tandis qu’elle et Ysabeau (la mienne) (de femme) s’entretenaient après le repas de choses et d’autres, comme par exemple la difficulté d’être l’épouse d’un grand écrivain méconnu, nous nous répandions lamentablement en jérémiades de tout ordre concernant : les succès de librairie que nous n’avions pas, les écrivains qui en avaient et qui tous sans exception étaient surfaits, les copains écrivains qui n’en avaient pas et qu’on aimait bien, jusqu’au jour où ils en avaient et devenaient surfaits, les journalistes qui nous emmerdaient, la littérature qui nous emmerdait, la politique qui nous emmerdait, et le monde en général qui nous emmerdait.

Bref, nous filions du mauvais coton. Nous tournions en rond.

Mais un jour nous eûmes une idée. Paul cita tout à trac un proverbe chinois – il était très sinophile, le nombre de romans crypto-chinois d’inspiration taoïste qu’il a écrits suffit à le prouver : “Si le tigre n’a qu’un œil, achète un lance-pierres”. Je reconnaissais bien là son sens de la formule qui fait mouche. C’était tout à fait ça, il avait cent fois raison. En somme,
il nous fallait nous adapter.
Un jour que nous avions bu un peu plus que de coutume, nous décidâmes de nous mesurer l’un à l’autre, et de concourir. Oui mais quel genre de concours ? Celui du moins de livres vendus ? Ce n’était pas vérifiable instantanément, et puis de toute façon, les éditeurs mentaient toujours. Celui du moins grand nombre de signatures lors d’une rencontre ? Il fallait pour cela penser à comptabiliser les grigris que nous apposions sur les livres, c’était fastidieux, d’autant qu’il était tentant d’en oublier un. Non, cela pouvait prêter à confusion. Le concours de la plus maigre assistance en librairie, en revanche, nous sembla largement à notre portée. De plus c’était vérifiable : le libraire pouvait témoigner. Ainsi fut donc fait. Nous pariâmes une bouteille de Châteauneuf du Pape. Non, deux : un rouge, et un blanc.

Paul avait justement une petite tournée en préparation, entre Vesoul et Morteau. Il partit, très résolu et motivé. Il réalisa, je dus le reconnaître, un assez joli score quelque part dans la banlieue ouest de Pontarlier, où deux personnes seulement avaient fait le déplacement. De plus il pleuvait à seaux, la soirée était parfaitement déprimante – cela dit, dans notre concours la météo n’entrait pas en ligne de compte : le règlement était implacable, seule l’assistance comptait. Pas mal, reconnus-je à son retour. Deux personnes, ce sera difficile à battre.

Quelques semaines plus tard je crus en une victoire-éclair : je me trouvai face à une salle vide dans la banlieue de Sochaux, à deux pas des usines Peugeot, dans une médiathèque située au cœur d’une zone parfaitement sinistre de no man’s land commercialo-industriel, une de ces horreurs cancéreuses qui étouffent les périphéries des villes un peu partout. Mais cela ne comptait pas, car il y avait eu confusion de dates, cas de figure qui invalidait automatiquement (nos règles, je l’ai dit, étaient strictes) la compétition.

Un jour pourtant, invité dans le petit bourg au nom délicieux de Canapé-en-Plonéour-Lanvern, au cœur de la Bretagne, non loin de Plouhinec, où l’association de la “Jeunesse ardente” m’avait invité, me promettant ensuite un dîner copieux à la pizzeria “Napoli” (ou “Vesuvio”) (à moins que ce fût “O sole mio”), précédé d’un apéro au bar “Le pénalty”, et heureusement non suivi d’une séance de contorsions rythmées à la discothèque “Le Liberty”, je caracolai en tête de la compétition. La petite ville était grise et déserte, un crachin désespérant refroidissait les ardeurs les plus téméraires, mais la météo, je l’ai dit, n’entrait pas en ligne de compte dans notre concours. Cependant elle avait son importance, puisque sur les six personnes environ que je pouvais raisonnablement espérer, cinq restèrent au chaud chez elles, et une seule dame un peu sourde, armée d’un courageux parapluie et d’un sourire charmant, se trouvait dans la Salle polyvalente, bien décidée à m’écouter lire quelques extraits de mon tressautant recueil de nouvelles L’Ange au blazer bleu. Ce que je fis avec grand plaisir.

Paul accusa le coup et se resservit un verre de blanc. Il chercha une citation d’un philosophe chinois adaptée à la situation, n’en trouva pas, et se rabattit sur un aphorisme zen : “Plus bas que le sol, il y a les petites mains des taupes”. Je n’étais pas tout à fait sûr de bien comprendre, mais j’acquiesçai gravement du menton.

Un mois passa. Les martinets arrivèrent, et avril déboula. Début mai, Paul me téléphona, tout excité. Écoute bien, me dit-il : je suis invité 1. le vendredi soir du pont de l’Ascension, 2. à la MJC d’un village paumé de Haute-Loire, et 3. la météo annonce orage !
Ce n’était pas très fair-play. Dans ces conditions-là, même le très-médiatique Poêle d’Armor n’attirerait personne ou presque, pensai-je. Je maugréai quelque chose d’inaudible et raccrochai, non sans lui avoir cependant souhaité bonne chance. La nuit, je rêvai qu’un avion-cargo parti de Paris atterrissait dans un champ de betteraves de Haute-Loire (mais y a-t-il seulement des betteraves en Haute-Loire ?) et que de son ventre jaillissaient des centaines de superbes groupies Autant-Grognardières, toutes arborant un livre de Pag à la main, qui couraient dans les champs en hurlant son nom et assiégeaient la salle polyvalente de la MJC, pleine à craquer.

Évidemment ce fut calamiteux. L’orage fut un des plus violents de la décennie. Tout le monde était parti en week-end de quatre jours. La salle était vide – absolument vide : zéro personne dans l’assistance. Pas même un chat, au sens strict de l’expression. Juste l’adjoint à la culture de la municipalité de Plouvandiau, un trentenaire bedonnant au cheveu rare et gras et aux épaisses lunettes cerclées d’écailles, bègue de surcroît, qui se confondit en excuses dans la salle déserte auprès de mon ami Pag – qui de son côté était quant à lui très satisfait, d’une part de ce que le jeune homme bègue n’ait pas eu à lui poser la moindre question, d’autre part du fait que le concours, à présent, était par la force des choses terminé, et qu’il en était le vainqueur. Il voyait mal, et moi aussi, comment je pourrais faire moins.
À son retour, radieux, il déboucha une bouteille de Jurançon et me cita à nouveau un aphorisme japonais : “La joie est grise au crépuscule, quand la lune reste visible au petit matin”. Là non plus je ne compris pas tout, mais rétorquai d’un proverbe chinois que je venais d’inventer : “Si le vers est dans la prose, méfions-nous des chiffres”. Et nous en restâmes là. Certes j’étais fort contrarié, mais je le félicitai, et achetai les deux bouteilles de Châteauneuf. Nous les bûmes avec nos épouses respectives – non sans un certain plaisir, je dois bien l’avouer.

Un mois plus tard, au début du mois de juin, je fus invité à des rencontres à plusieurs. Je suis assez partisan des rencontres à plusieurs, pour la bonne raison que nous y sommes plusieurs, et qu’ainsi j’ai l’impression que le public est venu pour moi tout seul, et que, tant qu’à être là, il en profite pour écouter les autres. C’était dans la salle polyvalente d’une toute petite ville de Haute-Marne. Nous étions huit invités, mais je ne citerai pas les noms des sept autres, pour ne pas les embarrasser. La ville était grise, le temps maussade. Je ne pensais plus au concours. Le soir, la rencontre dura deux heures. Nous étions associés en binômes, j’étais pour ma part avec un garçon sympathique, qui depuis a fait son chemin (je crois même qu’il a été très connu pendant quelques mois de l’année dernière). Chaque binôme disposait d’une demi-heure durant laquelle les deux écrivains (ou écrivaines) s’évertuaient à présenter de leur travail une image attrayante, susceptible d’intéresser les braves auditeurs qui avaient fait le déplacement – à vue de nez une petite trentaine. Les rencontres se déroulèrent normalement, le public fut averti que les huit écrivains seraient présents ici même le lendemain à onze heures pour un brunch littéraire à partager avec leurs lecteurs, je signai un ou deux livres au maximum (toujours la malédiction de la fée pustuleuse), le repas ensuite fut assez bon, la nuit aussi, et le lendemain arriva sans heurts.

Dans la salle polyvalente le lendemain matin, nous étions à onze heures les huit écrivains en question, les organisateurs, une trentaine de croissants et autant de pains au chocolat, des mini-sandwiches au jambon et d’autres au saucisson, deux thermos de café et de thé, dix bouteilles de jus d’orange et de pamplemousse, des pommes, des oranges, et quelques personnes, qui formaient le public venu partager ce brunch avec leurs écrivains favoris (pour la journée tout au moins). Jusqu’à treize heures nous bûmes et mangeâmes, discutâmes entre nous de choses et d’autres, et lorsque ce fut fini, je comptai malgré moi les auditeurs-spectateurs.
Ils étaient six. Pas un de plus : six pour huit écrivains. Le calcul était vite fait. Je demandai précipitamment où se trouvait la cabine téléphonique la plus proche (c’était avant l’invention des portables), y courus, composai le numéro du “Triton titubant”, tombai sur le répondeur, et annonçai à Paul sur un ton triomphant et peut-être un poil désagréable qu’il avait eu tort de se proclamer vainqueur, que nul n’avait jamais décidé que le concours était terminé, et qu’il n’avait qu’à attendre mon retour, je lui expliquerais.

“Moins deux personnes, convint-il quelques jours plus tard avec un petit sourire amer, c’est un très beau score. Je m’incline.” Et il posa les deux Châteauneuf sur la table.

Ce fut ce triomphe qui sonna le double glas de notre amitié et de ma carrière d’écrivain. Paul, vexé, meurtri, s’éloigna de moi, ne me donna plus de signe de vie – du reste il a aujourd’hui déménagé et s’est exilé dans les brumes du nord, je ne sais où. Quant à moi, j’ai décidé de renoncer à cette activité plus ou moins fébrile d’écrivain qui n’intéresse personne – cette activité insolite, sans réelle raison d’être. Car à la suite de cet absurde concours je me suis dit qu’écrire n’était décidément pas un travail très sérieux. Je vous demande un peu : un individu adulte consacre des centaines ou des milliers d’heures de sa vie à se raconter des histoires ; pour autant, il ne pense jamais que ce qu’il fait puisse être nécessaire à qui que ce soit. Et de fait, cela ne l’est pas. Alors j’ai cessé. Tout bêtement. Je n’ai plus rien écrit. Je me suis isolé, et n’ai fait que lire. J’ai lu Pessoa, qui disait qu’on écrivait “parce que la vie ne suffit pas”. Sebald, qui assimile le fait d’écrire à un trouble du comportement “qui pousse à transformer en mots tout ce qu’on éprouve et, avec une sûreté surprenante, à passer à côté de la vie.” Gontcharov, qui se plaint en ces termes de son métier d’écrivain : “Dépenser en vain son esprit, son âme, vendre son imagination et son intelligence, vivre à l’encontre de ses goûts, s’agiter, bouillonner, ignorer tout repos, se hâter sans cesse vers quelque but… et écrire, écrire comme une roue qui tourne, comme une machine ! demain, après-demain, toujours… Pas de vacances, pas de jours de fête !” Ou encore Carlos Liscano, qui indique que l’écrivain, très souvent, “s’enfonce dans le marais du doute : pourquoi, à quoi bon ? Il peut vivre des mois en se posant ces questions, des mois durant lesquels il n’écrit pas. Mais ensuite il reviendra à cette occupation, à ce travail dépourvu de sens et d’explication, que personne n’exige de lui ni ne lui demande.” Eh bien non, pas moi. Moi, j’ai rassemblé mes économies, démissionné de mon boulot d’aide-comptable, et ouvert une librairie. Et je n’écris plus une ligne. Quant aux écrivains, poètes, nouvellistes, et
autres romanciers, tous ces agités du stylo que j’invite à présent dans ma librairie, je prends bien soin de ne les faire venir qu’un par un. Ce funeste concours est en effet le seul de toute ma vie que j’aie jamais gagné – et je tiens à ce que mon record reste inégalé.

Christian Garcin