Quand j'étais écrivain, Pierre Autin-Grenier

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Tu parles ! Écrivain ! Écrivain j’en ai soupé, j’en ai soupé et pour longtemps, oui, je ne vous dis que ça. Ras la casquette ! Quelle idée, écrire, je vous le demande, écrire ? Quelle idée, vraiment, monsieur ! Rien d’autre à faire, à envisager dans la vie, vraiment, monsieur, rien ? Je vois que vous n’y entendez couic, monsieur ; la sale manie ambitieuse de la gribouille sans doute qui vous tient, vous perdra comme elle a failli me perdre moi-même, me rendre fou pour de bon, aliéné total, les plombs quasi sortis de la cervelle. Ah, j’en ai bien soupé et pour longtemps, pour toujours pour tout dire. Définitivement. Dieu lui-même ne me ferait revenir là-dessus, Père, Fils ni Saint-Esprit, non plus aucune confrérie d’aucune sorte.

Fonder une famille, oui, femme, jumeaux à la pelle, Assurances Générales, Crédit Lyonnais, Bouvier des Flandres, Deutsch Bank, s’assurer quelques rentes pour l’avenir, repeindre la branlante façade du pavillon, grossir la cylindrée de l’automobile, enterrer les anciens et baptiser les nouveaux ; tricycle, mobylette, Mercedes, corbillard, Amen ! Toute une vie ! Une vie bien réussie, une vie que ça vaut la peine, tous les matins, de se lever, même ceux sans soleil, sales comme des portes de pénitencier, oui monsieur.

Tandis qu’aligner des mots à la queue leu leu dans l’espoir insensé, dans l’espoir désespéré d’en faire des phrases, et encore des phrases, des courtes, des tordues, des interminables, des bien abominables aussi qui cachent tout pour ne dire rien, de monstrueux paragraphes regorgeant de nébuleuses métaphores, gonflés de mille effets de manches, des chapitres les uns dans les autres imbécilement imbriqués jusqu’à vous étourdir de trois cents, cinq cents voire mille pages du fabuleux roman enfin terminé et qui n’est fait, monsieur, que pour vous enterrer, vous, vous rendre la vie impossible, vous pourrir votre restant d’existence à vous. Voilà tout. Oh je ne connais que trop : j’y suis passé, ne suis que de justesse réchappé de cette galère ! Alors… Alors maintenant c’est fini : je suis libraire.

Ça a commencé comme ça. Moi j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Christophe Garçon qui a eu l’idée. Christophe, un écrivain, un graphomane lui aussi, un ami. On se rencontre donc chez moi à la campagne. C’était avant le déjeuner, à l’apéro. Il veut me parler. Il a une idée. D’ordinaire il fait moins de mystères, Christophe, pas tant de chichi ; on démarre en principe avec un petit Bourgogne Chardonnay, cuvée des Forgerets de chez Javillier par exemple, les femmes mettent la dernière main aux fourneaux, surveillent un peu que tout mijote dans les règles de l’art, en profitent pour se refiler leurs dernières trouvailles question chiffons, leurs derniers conseils côté crèmes de jour rajeunissantes haute fermeté vendues en flacon pompe et qui font effet à merveille en moins de quatre semaines à peine, le prospectus affirme. Elles tiennent, comme ça, toute une conversation qui, pour ne pas être tout à fait de haut vol participe à resserrer les liens d’amitié, met une ambiance bon enfant dans la baraque. Ça nous plaît, à nous deux, les écrivains, ça nous amuserait presque ce côté un peu léger et midinettes qu’elles ont quand elles papotent en cuisine de tout ça et que déjà un surprenant fumet s’échappe des casseroles frémissantes.

Un peu avant que tout soit à point, prêt pour les papilles, passé à table, on débouche un autre Bourgogne, un de ceux aux arômes de pierre à fusil et de rosé-des-prés si caractéristiques de ces coins tels Meursault ou Puligny-Montrachet, bien jolis à visiter aussi. Et alors, ça ne fait pas un pli : on commence à se répandre en méchancetés sur le paletot des copains comme nous écrivains mais à succès les bougres, à succès !
Pourquoi Fabre a fait cent vingt mille avec J’attends l’extinction des feux, comment Faye, Éric, s’y est pris pour être traduit en chinois, en dogon du Nord, en arabe sicilien des îles Kerkennah, et Untel avec son Médicis dont tous les critiques se gobergent jusqu’à se crever d’indigestion, les critiques qui ignorent jusqu’à notre existence à nous pardi, pour qui nous sommes moins que zombies ; alors pourquoi, comment ?

“Ils se démènent, vois-tu, il me dit comme ça Christophe Garçon, ils se remuent ; toi et moi on tourne en rond, toi épinglé tel un papillon mort sur un bouchon dans ton infecte bourgade, moi ne bougeant jamais de Marseille, en fait des Quartiers Nord, de La Rose, de la zone, c’est tout.” Il a raison, Garçon. Il a raison. Pour bien marquer comment je l’approuve je lui lance tout à trac un aphorisme chinois de ma collection : “Le tigre sur son coussin qui dort toute la journée n’est qu’un chat crevé ”. Parce que c’était bien ça son idée : tous les deux on allait bouger ; les confrères gesticulaient en tous sens eh bien on allait s’adapter ! Sacrée idée !

Avant de vraiment s’attaquer aux tirages du Goncourt, Renaudot et autres prestigieuses palmes, avant même d’envisager mordre pour de bon les bas de pantalon de nos copains et leurs têtes de gondole, on allait, dans un premier temps, pour se roder pour ainsi dire, nous mesurer l’un à l’autre, nous lancer un challenge, un défi à relever : celui de nous deux qui collectionnerait le plus d’invitations, de lectures et signatures en librairies, médiathèques, théâtres, fêtes du livre, salons, jeux floraux et autres manifestations hautement culturelles, férocement littéraires. On allait parcourir les bois, les banlieues, les campagnes, les villes et les villages, la France entière ! Entrerait aussi en ligne de compte le nombre d’exemplaires signés chaque fois et chacun pour un titre seulement, ce qui devait nous faciliter la tâche ; Christophe opta pour son célèbre C’est tous les jours dimanche qui en était déjà à cent trente-cinq exemplaires vendus chez son éditeur et moi je me décidai pour La Piste d’envol qui venait d’atteindre les cent quarante-deux chez le mien ; nous partions quasiment à égalité.

Une caisse de Bourgogne Montrecul du Château de Marsannay dans le vignoble de la Côte de Nuits fut choisie pour enjeu et avanti la musica !

Ça tombait bien pour moi ce genre de pari, je venais de recevoir dans la semaine une invitation de ma cousine Solange pour la communion solennelle de son dernier. J’accours ! je lui dis et, en contrepartie, elle m’arrange une petite lecture dans le bibliobus municipal dont elle est coresponsable bénévole à Soussey-sur-Brionne.

Il pleuvait à seaux à Soussey ce jour-là, le petit a promis fidélité à Jésus Christ pour la vie, un fort repas s’en est suivi et, dès le lendemain, dans un bibliobus embourbé dans la gadoue jusqu’aux essieux je rencontrai mes premiers lecteurs en puissance. “À ma cousine Solange, en souvenir de la communion solennelle de son François et heureux d’avoir revu toute la famille”, ce fut la seule dédicace que j’apposai sur l’unique exemplaire de La Piste d’envol mis à disposition du public, c’est-à-dire, hormis la cousine Solange elle-même, un paysan épris de poésie symboliste, deux membres de la Jeunesse Ardente, une association militant pour la diffusion de l’alexandrin octosyllabique en milieu viticole, et une septuagénaire un tantinet lubrique et assoiffée ayant confondu notre bibliobus avec le camion de don du sang.
Le résultat n’était guère probant certes, mais qu’importe ! Je marquais le premier point, j’avais déjà quelques kilomètres d’avance sur mon ami Garçon, un exemplaire signé et certains beaux projets de lecture en perspective, mais là-dessus et sur ma stratégie aussi je me gardai bien de lui faire quelque confidence que ce soit, “Le renard qui n’a qu’un œil sera toujours plus rusé que la pie borgne” dit le proverbe japonais.

Christophe Garçon ne fut pas épaté bien longtemps par cette manière d’exploit. Quelques semaines plus tard en effet, il exulte, il est aux anges, il m’annonce son départ imminent pour Canapé-en-Plonéour-Lanvern où un de ses anciens copains de régiment, repêché sur Internet et biniaouer à la Lyre Bigoudène, tout à la joie inespérée de le revoir et pouvoir ressusciter un instant le temps des casernes, a réussi à le faire inviter pour une lecture de C’est tous les jours dimanche à la bibliothèque Théodore Botrel. Pour un petit gars de La Rose, Plonéour c’était la vraie aventure, la traversée de la France en diagonale, ah ! pour bouger il bougeait pour de bon mon Marseillais ! “Il y aura tous les copains de la classe 59, mes potes de la fanfare, un barde local et peut-être même l’adjointe à la culture !” avait prévenu l’endiablé sonneur de biniou.

Quand nous nous revîmes, Christophe Garçon et moi, la cuvée des Forgerets de chez Javillier me parut avoir pris un petit goût de bouchon, comme imbuvable. Non content d’avoir été reçu mieux qu’un juré Goncourt en goguette chez Drouant, huîtres chaudes aux radis roses et champagne, ris de veau rôti aux girolles, goujonnettes de merlan frit sauce Gribiche, far breton, kouign amann et chouchen à volonté, il s’était retrouvé devant un public gros d’au moins soixante à soixante-dix lettrés, lettrés de circonstance certes mais aveuglément enthousiastes au point de lui faire signer la quasi totalité du carton de bouquins qu’avait amené de Quimper le futé libraire d’Ar Bed Keltiek, librairie plus spécialisée d’ordinaire dans la littérature bretonnante d’aujourd’hui mais qui avait su viser juste pour l’occasion. Quelque quarante exemplaires d’un coup d’un seul !

J’étais un peu groggy, beau joueur j’accusai quand même le coup, nous passâmes à table, nos épouses nous guettant du coin de l’œil, au café je lui annonçai ma proche participation à la fête du livre & de l’endive de Monchaux-sur-Écaillon, Nord-Pas-de-Calais, pas la porte à côté non plus, mon ami ! “Plus bas que le sol, il y a les petites mains des taupes” dit un aphorisme zen lui dis-je, il acquiesça gravement du menton vis-je sans que je sois tout à fait sûr que tu aies bien compris mon vieux in petto pensai-je.

Évidemment ce fut calamiteux. Monchaux, la petite Suisse du Nord au dire du syndicat d’initiative, faillit disparaître ce jour-là sous la tempête du siècle de l’aveu même des Moncalciens qui n’avaient connu semblable cataclysme depuis la nuit des temps. L’Écaillon s’était fait torrentueux à menacer d’engloutir la bonne moitié du village qui s’affairait à sauver les meubles cependant que l’autre moitié s’était réfugiée dans la chapelle Notre-Dame de la Délivrance et entamait une série de rosaires dans l’espoir d’attirer l’attention de la Vierge Marie sur la situation quasi désespérée des paroissiens du cru.

La fête du livre & de l’endive d’elle-même était tombée à l’eau pour ainsi dire, une estafette à la va-vite réquisitionnée par le capitaine des pompiers emporta en catastrophe les quatre écrivains invités, dont un jeune bègue et moi, à la gare la plus proche pour sauver leur peau et rentrer dare-dare chez eux leurs bouquins détrempés sous le bras et leurs rêves de gloire en berne.

Après le déluge que j’avais essuyé à Soussey-sur-Brionne, la bérézina subie à Monchaux-sous-Écaillon, et j’en passe !, je n’étais pas loin de penser qu’il y avait dans la nature quelque chose d’hostile à mon égard, que les puissances obscures des dieux et du destin m’étaient résolument adverses et qu’il serait peut-être plus sage de songer à jeter l’éponge. “Chat eschaudez iaue creint”…

Je fis cependant une ultime tentative à la médiathèque municipale de Gandrange, joyeux bourg d’à peine trois mille âmes bâti sur la rive gauche de l’Orne et renommé pour prodiguer en abondance bonheur et félicité aux jeunes mariés, une gloire nationale ayant épousé une chanteuse à voix ex-top modèle de surcroît, ne venait-elle pas d’y déclarer “Je dois dire que Gandrange, comme voyage de noces, il n’y a pas mieux !” Je priais Dieu et divers saints de son entourage pour que le ciel me soit clément cette fois-ci et que l’Orne ne sorte pas de son lit.

Je débarquai un samedi après-midi à la médiathèque Saint-Hubert, place Jeanne d’Arc, sous un soleil à terrasser un bœuf au pré… L’École de Musique donnait un concert à l’occasion de la journée de remise des prix du concours des maisons et balcons fleuris qui battait son plein comme on dit. Étonnant, non ? Une grosse erreur de programmation faisait que l’on ne m’attendait pas ce jour-là. Nous étions en juin, on m’espérait en juillet. La Piste d’envol et moi repartîmes illico d’où nous étions venus. Amen.

De retour dans ma cambrousse je passai un mot à mon cher Christophe : “La joie est grise au crépuscule, quand la lune reste visible au petit matin”. J’ajoutai, pour sa bonne compréhension, qu’il pouvait venir dès le week-end prochain récupérer sa caisse de Bourgogne Montrecul du Château de Marsannay, je la tenais à sa disposition ; sans rancune, gueuleton garanti et nous déboucherions une bouteille de Jurançon pour l’occasion.

Christophe Garçon n’était pas disponible avant longtemps me fit sèchement savoir son attachée de presse qui proposait, sans doute pour me faire patienter, l’envoi d’une photo dédicacée de l’auteur en pied…

Après son triomphe aux usines Peugeot où tout le Comité d’Entreprise était venu faire signer un exemplaire de C’est tous les jours dimanche (titre ô combien alléchant ! pour des zozos qui passent la semaine à faire les trois-huit sur une chaîne de montage), après sa formidable lecture croisée à la Maison de la poésie Vladimir Maïakovski d’Aubervilliers en compagnie de Mazarine Pingeot, ses multiples interventions dans diverses nocturnes de France Culture et sa prise de bec restée fameuse avec Jacques Salomé à propos de Jamais seuls ensemble, la presse spécialisée s’était emparée de lui, maintenant Christophe Garçon occupait les émissions de télévision, abreuvait de ses commentaires les radios, ne se déplaçait plus que pour des Foires du livre à Pékin, Oaxaca, Francfort ou Copenhague à la rigueur, en vols long-courrier et business class s’il vous plaît !
J’avais perdu mon pari, un copain de ripailles aussi ; je conservais néanmoins un ami.

Voilà monsieur, vous savez tout maintenant de mon ras la casquette d’écrire, de mon peu d’entrain à faire montreur d’ours aux quatre coins de l’Empire ; ma sale manie ambitieuse de la gribouille, monsieur, c’est bien fini, comme d’entrée je vous l’ai dit, monsieur. “S’agiter, bouillonner, ignorer tout repos, se hâter sans cesse vers quelque but… et écrire, écrire comme une roue qui tourne, comme une machine !” j’en ai soupé et pour longtemps, je ne vous dis que ça. Réchappé de la galère j’ai rassemblé mes économies, ouvert cette librairie, comme vous voyez, pour vous servir monsieur, tout simplement.

Si ça marche ?… Oh je n’ai nullement à me plaindre, moi, monsieur ; certes ce n’est pas l’argent qui peut me déformer les poches, non, libraire est turbin qui tient plutôt du sacerdoce, sachez-le bien ; mais quand les affaires sont un peu minces je fais appel à mon ami Garçon.

Il vient volontiers, Christophe, faire une lecture. Trois cents clampins se pressent alors dans la boutique, ma caisse se remplit, en une soirée mon chiffre rebondit. Voilà tout. Voilà tout pour aujourd’hui, monsieur, voilà tout et revenez quand vous voulez.

Pierre Autin-Grenier