Les bibliothèques, nouveaux lieux dé-spécialisés ?

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Un article de Marine Albarède

Chargée de mission à la FING depuis 2011, Marine Albarède travaille sur le dispositif
Citélabo, sur les questions afférentes à la ville et plus globalement à l’innovation numérique et urbaine, et contribue à Habita(n)ts Connectés.

Depuis plus de 15 ans, la FING étudie les mutations des usages du numérique et les transformations sociétales qu’elles entraînent : transformations du travail et des organisations, mutations de l’habitat, émergence des Fab Labs, évolution des problématiques urbaines et de la fabrique de la ville à l’heure du numérique, développement des pratiques collaboratives…

Parmi les constats forts issus de nos différents projets et programmes, il en est un particulièrement transverse : le numérique n’a pas mis fin aux lieux et interactions physiques, contrairement à ce que certains prédisaient il y a quelques dizaines d’années. Le programme Softplace , lancé en 2015, prend à bras le corps ce sujet, en s’interrogeant sur les mutations des lieux à l’heure de la massification des usages du numérique. Alors que certains deviennent presque obsolètes avec la dématérialisation, de nouveaux lieux émergent, hybrides et partagés. Dans quelle mesure ces dernières caractéristiques sont-elles réplicables pour les lieux ouverts traditionnels, tels que les bibliothèques ? Et à l’échelle territoriale, que signifient ces mutations ?

Les bibliothèques ne sont pas exclues de ces transformations ; leur fonction et leur spécialisation évoluent avec le numérique. Les livres numériques et les jeux vidéo y font leur entrée, signifiant de nouveaux contenus, de nouveaux supports de lecture, mais également de nouvelles médiations.

La médiation numérique, sur les contenus autant que sur les technologies, y occupe une place croissante, faisant des bibliothèques de véritables lieux de participation. C’est notamment dans ce cadre que fait son apparition le concept de Lab. Les exemples, pour beaucoup anglo-saxons, visent à stimuler l’implication et la collaboration entre les usagers via des initiatives participatives (exemple : NY Public library Labs target: _blank) qui a permis la numérisation des actes de l’Emigrant Bank par des usagers). L’incarnation de ces labs n’est pas obligatoirement physique mais elle peut l’être (exemple : Sacramento Public Library et son action I street press. Elle propose des cours d’écriture, des outils d’auto-édition et de publication ainsi qu’une Expresso Book).

On parle beaucoup du rapprochement entre Fab Lab (plateforme physique de prototypage rapide) et bibliothèque. Les exemples sont encore peu nombreux, un des plus connus étant celui de la Fayetteville Free Library aux États-Unis. Celle-ci s’est équipée d’un laboratoire dédié à la création numérique, d’un Fab Lab visant à la création d’objets physiques et d’une aire dédiée aux enfants. Les connexions entre Fab Lab et bibliothèque peuvent avoir du sens si elles convergent vers un but pédagogique ou encore vers la démocratisation de l’accès aux technologies.

L’aménagement de l’espace évolue vers plus de convivialité, répondant aux critères des tiers lieux. La bibliothèque Meriadeck à Bordeaux a ainsi fait le choix d’un mobilier spécifique (des chaises longues, par exemple). Cet aménagement intérieur peut paraître anecdotique, mais il témoigne d’une réelle évolution des fonctions de la bibliothèque.

Outre ces évolutions, une autre tendance est à noter : en étendant leur coeur de métier, de plus en plus de bibliothèques accueillent ou proposent activement de nouveaux services de médiation, et intègrent de nouveaux métiers. La médiation n’est plus uniquement culturelle et scientifique, mais également sociale. La bibliothèque publique centrale de San Francisco a ainsi dès 2009 embauché un travailleur social afin d’aider les sans-abris fréquentant la bibliothèque à accéder à de l’information sur leurs droits, ressources, démarches, etc. Des permanences d’écrivains publics permettent d’accompagner des publics variés dans l’écriture de documents (administratifs, personnels) au quotidien. Des permanences numériques visent à dépanner, répondre aux questions, comme à la bibliothèque Vaclav Havel à Paris. Certaines bibliothèques ou médiathèques comprennent un EPN (Espace public numérique) – ou collaborent avec des EPN – afin de proposer formations et ateliers (exemple : la médiathèque des Ulis dotée de machines à commande numérique). Une articulation avec d’autres services est envisageable, avec notamment la dématérialisation croissante des démarches administratives (impôts, inscription à Pôle Emploi, Prime d’activité). Dans quelle mesure un accompagnement à ces démarches, sous forme de permanences, pourrait-il faire sens au sein des bibliothèques ? C’est une des questions qui nous intéressent dans Softplace.

Ces exemples illustrent différentes facettes des évolutions des bibliothèques. Mais ils sont encore émergents, dépendant souvent de l’énergie et de la proactivité d’un acteur ou d’un petit groupe ; de nombreuses questions se posent quant à leur mise en réseau, leur essaimage et leur passage à plus grande échelle, domaines dans lesquels beaucoup reste à faire.