Jean-Marie Gleize, le passeur-arpenteur
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Texte de Véronique Vassiliou
Le 2 avril 2026, Jean-Marie Gleize aurait eu 80 ans. Il est, hélas, décédé brutalement le 12 mars, à Volx où il vivait avec Joëlle, sa compagne de toujours. Jean-Marie Gleize aura marqué durablement l’Université de Provence, où il avait longtemps enseigné et où plusieurs générations d’étudiants ont eu la chance immense d’assister à ses cours, exceptionnels car dédiés à la poésie contemporaine. Un enseignement littéraire portant sur des auteurs vivants, c’était, et c’est encore, suffisamment hors du commun et audacieux pour le mentionner. Prendre le risque d’amener des étudiants à aborder des auteurs, des livres dont on ne saura s’ils passeront à la postérité, c’était savoir oser. Savoir oser affirmer que la postérité n’existe que grâce aux pairs (on pense ici à Claude Royet-Journoud qui a permis à Hélène Bessette, tombée dans l’oubli, d’être rééditée, 35 ans après la publication de son dernier livre et 8 ans après sa mort) et aux générations suivantes. Donner accès à de jeunes esprits à de telles œuvres, c’était « assurer » ces poètes qu’il portait. Leur tenir la corde d’escalade vers le haut de la falaise. Peu importait leur notoriété, l’important était qu’ils soient lus par des esprits ouverts.
Ces jeunes esprits, dont il aimait tant être entouré, sans se placer au centre, plutôt juste à côté, plein de bienveillance, il les respectait et les formait souplement.
La revue Nioques a été fondée par ses soins en 1990 autour de « la simple nécessité d’articuler aussi rigoureusement que possible une critique radicale de la poésie (une « sortie » raisonnée hors du cadre générique et de ses charmes) et une puissante thérapie contre l’intoxication […]. Aujourd’hui, quelque trente ans plus tard, par-delà le principe d’avant-garde, nous maintenons l’exigence de l’expérimentation formelle, de l’intervention restreinte ou oblique, de la résistance passive « à voix intensément basse », de l’investigation objective, de pratiques aussi littéralement présentes que possible à ce qui nous entoure », écrivait-il en préambule du numéro 28-29.
Il a ainsi rendu vivante la poésie en la transmettant sous toutes ses formes. En la sortant des ornières du poétisme, du lyrisme, de la poésie propre, en ordre et en vers. En la débarrassant des poncifs dont elle était et est encore trop souvent affublée.
Enfin, il a engendré et encouragé des poètes en herbe, devenus des arbres qu’il a regardés croître avec attention.
C’est, outre le professeur émérite - aixois dans un premier temps puis directeur du Centre d’Études poétiques à l’ENS de Lyon - évoqué plus haut, un auteur-coureur de fond, un critique résolu, acharné, un revuiste obstiné qui a accompli la prouesse d’exceller dans ces quatre pans de vie, sans en négliger aucun, alors qu’il haïssait l’idée même d’excellence et que seuls les chemins de traverse l’intéressaient, hors des avenues et autoroutes tracées au bulldozer.
Une soirée de commémoration aura lieu le 24 juin, dans le cadre du Marché de la poésie, à Paris.
Une commémoration, à son attention, n’est pas le mot juste. Il nous faut le garder en vie, très en vie en ne cessant de le lire et de le relire.