L’avenir au cœur des 8e Rencontres nationales de la librairie

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Bousculées par une conjoncture morose, une inflation qui repart à la hausse, des ventes qui s’essoufflent, un paysage politique incertain, une liberté d’expression et de choix remise en cause par certains, l’intelligence artificielle qui se déploie, les librairies indépendantes se donnaient rendez-vous les 7 et 8 juin à Rennes.

Avec près de 1 250 libraires, éditeurs et professionnels du livre réunis au Couvent des Jacobins, ces deux jours, organisés par le Syndicat de la librairie française (SLF) ont encore montré l’importance pour la profession de se rassembler. Un moment qui aura permis de faire le point sur les grandes problématiques du métier, tout en essayant d’en dessiner des futurs.

Parmi les premières à s’exprimer, Alexandra Charroin-Spangenberg, présidente du SLF, a donné très vite le ton. Elle défend le fait de pouvoir travailler sereinement et souhaite que leurs activités qualitatives soient reconnues par leurs fournisseurs à leur juste valeur. Pour ce faire, une revendication simple : 36 % de remise minimale pour toutes et un plafond de verre de 40 % à briser pour les entités les plus importantes. Réservées à des plateformes en ligne ou de grands opérateurs commerciaux sans politique d’animations, les réductions supérieures accordées semblent mal orientées et contrevenir à l’esprit de l’article 2 de la Loi Lang ; et cela agace comme le signifie Alexandra Charroin-Spangenberg : « Quand on lit : “les conditions de vente établies par l’éditeur ou l’importateur prennent en compte la qualité des services rendus par les détaillants en faveur de la diffusion du livre. Les remises correspondantes doivent être supérieures à celles résultant de l’importance des quantités acquises par les détaillants”, on se demande quelles sont les qualités trouvées à ces opérateurs ? ».

Très vite, le dernier rapport sur la situation économique des librairies indépendantes mené par le cabinet Xerfi pour le compte du SLF met en avant les données suivantes : avec une perte de CA de 1,5 % en valeur et de 2,5 % en volume de livres vendus en 2024, la rentabilité plonge à nouveau sous le seuil des 1,3 %, laissant la librairie à la 4e place des commerces français les moins prospères. Si la marge des entreprises de plus de 500 k€ de CA atteint 37,5 % en moyenne, celles des plus petites diminuent encore à moins de 32 %. Un niveau qui rend quasi-impossible une survie à plus de trois ans (sauf à augmenter leur marge de 2 points et leur CA de 4 %) et mettant en péril l’existence de près de 50 % des librairies françaises.

Suite à ces présentations, les ateliers se sont succédé et ont abordé la gestion des difficultés de trésorerie, de paiement, d’optimisation du transport, des conditions commerciales ou des politiques d’achats.

Toujours très attendue, l’étude sur la perception et les attentes des clients et non clients portée par Philippe Moati de l’Obsoco a encore une fois poussé les libraires dans leurs cordes : face au recul de la lecture, aux tensions sur le pouvoir d’achat et à la vigueur de la concurrence des divertissements numériques, la librairie indépendante fait face à des vents contraires.

Pour répondre à ces enjeux, les gérants sont invités à développer leurs stratégies d’adaptation :

  • s’ouvrir à de nouveaux lecteurs, notamment par l’accroissement de leur présence en ligne. “32 % des clients de la librairies indépendantes achètent sur Internet, et 27 % y achètent plus de la moitié de leurs livres, mais très majoritairement sur les grandes plateforme”,
  • diversifier l’offre. “Appétence déclarée relativement importante pour les activités de diversification : 69 % pour les bourses aux livres, 61 % pour les clubs de lecture/cafés littéraires”,
  • fidéliser en cherchant à renforcer le sentiment de proximité.

« Les dirigeants, sans rien céder d’essentiel de l’éthique qui les caractérisent, doivent accepter une certaine réévaluation des manières de conduire leur activité pour tenter d’aller aux-devants d’une clientèle qui ne les fréquente pas ou peu et d’explorer des voies différentes de nature à les abriter des conséquences d’une poursuite du recul du marché du livre », conclut l’intervenant.

Autre thème délicat pour les librairies, celui-ci s’est imposé de façon transversale dans de très nombreux ateliers et a notamment été questionné dans l’étude sur Librairies et ruralités publiée par La Fédération interrégionale du livre et de la lecture et son réseau et présentée lors de ces journées. Que ce soit au niveau des structures rurales qui pour 9 % d’entre elles connaissent des délais de livraison supérieurs à deux semaines, qu’au niveau des libraires de l’Ouest, confrontées en début d’année à la défaillance du transporteur Ziegler. Les défaillances annoncées sont conséquentes et fragilisent encore plus ces commerces.

Que ce soit à travers l’étude sur la situation économique et financière des librairies, le rapport portant sur les librairies rurales ou bien encore sur les usagers, cette solution apparaît comme un levier essentiel pour l’avenir : « J’ai compensé la perte de CA cette année en vendant des chaussettes. Je n’en ai pas forcément envie, mais, si je ne le fais pas, nous devrons étudier d’autres choix bien plus délicats », explique Serge Wanstock de la librairie La Galerne au Havre.

Pilier de l’économie des librairies en ruralité, cette diversification peut permettre de compenser l’absence de commerces dans certains bassins de vie ou soutenir la marge, donc l’exploitation, de leurs consœurs de centre-ville. Beaucoup de professionnels souhaitent que ces nouvelles offres développées, ne les écartent pas des politiques publiques existantes, construites autour du livre et rien que le livre.

Si les deux termes sont profondément antithétiques, ils étaient pourtant au centre des échanges.

Côté intelligence artificielle, les libraires se sont interrogés sur les outils qui pouvaient leur faire gagner du temps dans l’amélioration de leurs process, la massification des commandes et des retours, l’automatisation de certains contenus ou l’abondement des réseaux sociaux, mais s’alertent aussi des IA génératives et des volumes d’« ouvrages » produits « artificiellement », des algorithmes qui s’affinent et des Chatbots prescripteurs.

Côté écologie, la fabrication du livre a été questionnée, cherchant à définir ce qu’est un livre vert, mais a aussi été réfléchie à travers un atelier d’éco-fiction consistant à écrire le métier à venir.

Ces Rencontres ont notamment permis de chercher des solutions à une problématique commune : comment réussir à maintenir des budgets alors que des coupes sombres dans les dispositifs d’aides se dessinent ?

Avec les baisses significatives des financements du Centre national du livre (CNL), des Directions régionales des affaires culturelles, des Régions et des structures pour le livre, les tensions grandissent. L’annonce par les sénatrices Laure Darcos et Sylvie Robert d’une proposition de loi portée par le groupe LR du Sénat visant à la suppression du CNL, principal financeur du secteur, a fini d’inquiéter l’auditoire.

Malgré ces déclarations, les libraires ont renouvelé leur demande de la création d’une taxe sur les plateformes en ligne qui pourrait venir les aider et compenser (partiellement) les restrictions effectives.

Ces 8e Rencontres de la librairie, auront donc permis d’envisager plusieurs scénarii pour la librairie de demain. Si l’ensemble des études présente un avenir économique tendu avec une inflation continue des charges et des salaires, une baisse du lectorat et de fait du CA, une difficulté croissante à faire vivre ces lieux en ruralité ou péri-urbanité, la revue FUTUR – Usbek et Rica, était missionnée pour donner à lire d’autres pistes d’évolution. En sont ressortis pour 2036, des commerces toujours plus qualitatifs et diversifiés, encore plus engagés face aux troubles mondiaux, des lecteurs de retour, une prise en main des outils liés à l’IA. Mais aussi des scénarii moins favorables avec des IA toujours plus prescriptrices qui permettent automatiquement de faire ses achats en ligne, des librairies tenues 24h/24 et 7j/7 par des robots-libraires ou une concentration encore et toujours plus forte.
En dehors de ces projections souvent inquiétantes, on retiendra la grande solidarité des libraires, leur mobilisation dans leur politique d’animation ainsi que cette mission de diffusion de la culture au cœur du métier.

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