Les éditions Mexico : la fabrique d’un musée imaginaire

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Installée à Marseille, la maison d’édition existe depuis 2021 sous la forme d’une association appelée « L’atelier du facteur cheval ». Du livre de poche au beau-livre, Mexico dessine une ligne reconnaissable tant par les thématiques que par le soin apporté à la fabrication. Distribuée par Hobo, elle a déjà cinq livres à son catalogue.


Curiosités littéraires, expérimentations iconographiques et typographiques

Laetitia Bianchi, à l’initiative de ce projet, est franco-mexicaine.

C’est d’abord avec la revue R de réel (2000-2005), qui a parcouru numéro après numéro les 24 lettres de l’alphabet, puis avec Le Tigre (2006-2014) qu’elle expérimente des formes éditoriales. Fondés avec Raphaël Metz, ces deux magazines se caractérisaient par leur éclectisme : bande dessinée indépendante, actualité, géopolitique, littératures, réflexions, documents anciens sont venus alimenter des formes d’écritures très diverses du reportage au pamphlet en passant par la critique. On y trouvait des univers visuels très variés, issus de pratiques, d’époques et de pays différents, ainsi qu’un ton drôle et parfois ironique.

L’identité de la maison d’édition s’inscrit en continuité avec cette activité de revuiste. Le premier ouvrage publié, Les choses, collection de collectionneur (2022) est issu d’une rubrique du Tigre, qui a été augmentée.


Remettre en circulation des merveilles perdues

« Dans le geste d’éditeur, il y a cette émotion de mettre au jour des images enfouies dans les fonds des bibliothèques, invisibles et pourtant accessibles si on possède une carte de chercheur. Quand je tombe sur certaines, je me dis c’est tellement beau, (…) il faut en faire quelque chose ».

Laëtitia Bianchi se réfère ici au travail iconographique de l’écrivain voyageur Nicolas Bouvier, devenu historien des images faisant d’une activité au départ alimentaire, une passion. Celui-ci a mené, sur une longue période, une investigation dans les bibliothèques, musées et chez les particuliers, afin de trouver des gravures, photographies, illustrations rares extraites de publications anciennes, scientifiques, grimoires, anatomies… Il soulignera tout l’intérêt intellectuel et historique de cette démarche : “Ce qui est amusant c’est de sortir des chemins battus et de ne pas trouver des images qui ont déjà traîné partout (…). Le rêve de tout iconographe est de faire des bouquins thématiques, des livres d’imagier (…) pour faire rêver. (…) On remet sous l’œil public ces images qui ont presque disparu corps et biens si on ne va pas les chercher soi-même”.

Le nom “Mexico”, évoque une ouverture vers l’ailleurs, l’envie de découvrir des zones géographiques et historiques. « J’ai commencé à y réfléchir lorsque j’étais au Mexique où j’ai vécu plusieurs années. En partie peut-être à cause de José Guadalupe Posada, graveur mexicain de la fin du XIXe siècle [célèbre pour ses “calaveras”] sur lequel je faisais des recherches et qui a travaillé pour la presse populaire. Je voulais explorer un espace entre-deux, de très belles gravures sur des supports de peu », explique Laëtitia Bianchi.


Des livres d’art abordables et attractifs aussi bien pour les spécialistes que pour les néophytes

Deux gabarits forment principalement le catalogue.

Il existe un format de poche, dans lequel va sortir en octobre 2025 Calaveras de Posada et Manilla, sur la représentation de la “mort joyeuse” au Mexique, par Posada et par son prédécesseur, moins connu, Manuel Manilla. Un petit livre qui fait suite à Calaveras de Posada (2023). On y trouve aussi un court recueil d’Éric Chevillard, illustré de gravures de Grandville, Chiens écrasés, une variation sur les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, prenant au pied de la lettre la formule familière désignant les faits divers dans la presse.

Les ouvrages grand format : Garson, fabricant d’images (2023) et Loubok (2024) ont une reliure suisse qui les caractérise. Le premier est signé François Burkard, par ailleurs éditeur chez Prairéal, une maison intéressée par le surréalisme. L’auteur a fait un énorme travail sur un graveur sur bois des années 1830, Antoine Joseph Garson. Il a écrit sa bibliographie à travers les canards* qu’il a signés, mettant au jour la singularité de son iconographie.

Le second est une histoire des estampes populaires russes, les “loubki”, associant texte et illustration, gravées sur bois, sur cuivre ou lithographiées, selon les époques. Les thématiques sont religieuses, militaires ou liées à des contes et au folklore. Ce sont des satires politiques, des histoires drôles… peuplées d’un bestiaire fantastique, de Baba Yaga (personnage de la mythologie slave)… Écrit par Laëtitia Bianchi, il a l’ambition d’inscrire cette imagerie dans l’histoire de l’art. Une deuxième édition augmentée est d’ores et déjà programmée à l’automne, la première étant épuisée.

Ces deux livres contiennent des cahiers colorés - vert d’eau dans le premier pour les pages consacrées à des questions étymologiques, jaune “lemone” dans le second pour une partie intitulée « Brève histoire du mot Loubok et autres considérations », qui arrive en introduction après la préface.

Les couvertures ont été créées dans un papier Fedrigoniteinté dans la masse. Les livres sont produits par CCI Imprimerie (Marseille). L’éditrice colle à la main une étiquette sur chaque couverture (il en existe avec quatre reproductions différentes, imprimées à Nîmes, proposant ainsi quatre variantes de couvertures), accentuant le caractère artisanal de la fabrication.

En projet pour le dernier trimestre 2025, Les Merveilles d’al-Qazvini, encyclopédiste persan du XIIIe siècle, auteur de Les Merveilles des créatures et l’étrangeté des êtres. Ce volume sera construit à partir de cinq manuscrits venus de Turquie, d’Indes et d’Iran ; Il sera constitué d’une préface de Laëtitia Bianchi, de commentaires rédigés par des chercheurs, d’extraits et de nombreux dessins et aquarelles, avec un graphisme original rendant hommage à l’art du livre arabe.

« Une grande partie du travail repose dans le processus de recherche iconographique ; Il faut expliquer à la fois la démarche et l’ambition du livre et donner à percevoir ce qui est en jeu dans le corpus. (…) Trouver un ton personnel, sans jargon, didactique et pointu, où l’on s’autorise des digressions ».

Des propositions de lecture à la fois érudites et joyeuses.

Aux manettes de cette maison d’édition, Laëtitia Bianchi est également autrice. Son second roman Bonampak, vient de paraître aux éditions Verticales. À partir de carnets d’explorateurs, l’histoire de la découverte de cette cité maya, située dans le Chiapas au sud du Mexique, y est racontée. La jeune femme traduit également les comédies d’Aristophane, du grec ancien, pour les éditions Arléa. Sont déjà parus Lysistrata (2007, rééd. 2024) et Lysistrata (2024).

Elle a aussi été la commissaire d’exposition en 2022, de “Posada, génie de la gravure” au musée de l’Image à Épinal. Une première rétrospective en France de l’artiste mexicain José Guadalupe Posada (1852-1913), auquel elle a consacré également une monographie parue aux éditions l’Association en 2019.



* Canards : Feuilles volantes, brochures ou almanachs, parfois illustrés, vendus à la criée et racontés devant un auditoire. Désigne familièrement un journal (péjoratif ou affectueux selon le contexte).