Historique et enjeux de la notion d'inclusivité
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Insertion, intégration, inclusion, inclusivité, assimilation… D’où viennent ces notions ? Que veulent-elles dire ? Sont-elles absolument synonymes ? Décrivent-elles toutes vraiment les mêmes actions ? Derrière chacune de ces différentes notions se cachent des discours, qui ont, à un moment donné, conditionné notre représentation des personnes marginalisées.
© Marie Boisson
De l’insertion à l’intégration
On commence à parler d’insertion sociale dans les années 1980, face à ce qui est identifié comme étant une « nouvelle pauvreté » caractérisée par une forte augmentation du chômage de longue durée. Il s’agit d’un ensemble de dispositifs, dont la loi du 1er décembre 1988 sur le revenu minimum d’insertion (RMI), mis en place dans le but d’assurer un certain standard socio-économique qui devrait prévenir l’exclusion sociale. On identifie trois phases à cette exclusion sociale : la fragilisation, la dépendance, puis la rupture complète avec la société. Des indispensables sont alors définis afin de prévenir ou de réparer cette rupture : l’accès au soin, au logement et à un revenu minimum, le tout dans l’optique d’un retour à l’emploi pour celles et ceux qui sont en capacité de travailler.
L’insertion sociale ne cherche donc pas à modifier ou à adapter l’espace commun pour permettre la pleine participation de toutes et tous à la vie en société. Elle cherche à réintroduire des individus en rupture à des milieux professionnels, avec une attente de conformité auxdits milieux professionnels, sans qu’il soit possible pour l’individu d’influencer ce milieu. Il est même probable que soit exigée de lui une certaine assimilation. L’individu se verrait alors dans l’obligation, pour obtenir puis conserver son emploi, d’adopter la culture du groupe en effaçant ou cachant la sienne.
L’intégration, elle, est d’abord un concept sociologique, complexe et largement discuté, qui implique de questionner l’état de la cohésion sociale de la société mais aussi les processus qui contribuent à l’accomplissement de cette cohésion. On ne regarde donc pas que l’individu en potentielle rupture mais l’ensemble des individus ainsi que les solidarités qui les relient. Durkheim, à qui l’on doit le concept, fait la différence entre les « solidarités mécaniques », liées aux similitudes entre individus, et les « solidarités organiques » construites sur l’interdépendance et la complémentarité des différents individus et groupes. Une société intégrée serait donc alors une société avec une cohésion sociale forte.
Dans le cadre de politiques sociales, l’intégration implique donc de donner un rôle actif aux individus marginalisés pour non plus les insérer mais les intégrer au milieu visé. Il s’agit alors de faire avec et non pas simplement pour, dans le but de permettre à l’individu de prendre sa place au sein du groupe, sans attente d’assimilation, en acceptant même que le groupe ait potentiellement besoin d’évoluer pour garantir cette intégration. Toute politique d’intégration implique donc de penser sa communauté comme étant diverse, en mouvement, en renouvellement, rassemblée autour d’une volonté de faire groupe. Le défi est alors de construire une unité sans attendre des individus l’effacement de leurs particularités.
Dans le débat public, on a justement tendance à employer le mot « intégration » pour discuter d’une soi-disant incapacité ou d’un refus présumé de certains groupes à s’assimiler à une société qui serait homogène culturellement et socialement. « L’intégration » est alors un objectif imposé aux groupes minoritaires, très souvent aux personnes dites « issues de l’immigration », alors même qu’il s’agit d’un objectif qui leur est inatteignable.
De l’intégration à l’inclusion
Qu’est-ce que serait alors que l’inclusion ?
Le CRSNG (Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada) la définit comme-suit :
L’inclusion se rapporte à la création d’un environnement où tous les gens sont respectés de manière équitable et ont accès aux mêmes possibilités. À l’échelle de l’organisation, l’inclusion exige qu’on recense et supprime les obstacles (physiques ou procéduraux, visibles ou invisibles, intentionnels ou non intentionnels) qui nuisent à la participation et à la contribution des personnes. Elle exige également une affirmation des valeurs et des principes d’équité, de justice et de respect en se montrant ouverts à différentes opinions et perspectives, en acquérant une compréhension des autres cultures, expériences et communautés et en faisant un effort conscient pour être accueillants, serviables et respectueux de tous.
Cette définition vient d’un guide présentant des mesures prises par le CRSNG. Par ailleurs, l’inclusion ne concerne pas que des milieux professionnels. Il s’agit d’assurer la participation pleine et autonome de tous les individus à la vie en société en supprimant tout ce qui pourrait entraver cette participation. Cela concerne à la fois les espaces publics ; les transports ; les bâtiments ; les services publics et privés ainsi que les services numériques.
On ne cherche plus à insérer un individu en rupture à un milieu professionnel auquel il devrait s’assimiler, on ne cherche plus, non plus, à intégrer un individu à un groupe en protégeant la cohésion du groupe, on recense et supprime les barrages présents dans un environnement afin de permettre à toutes et tous la pleine participation, avant tout. Il ne s’agit plus d’accompagner des individus mais de défaire des systèmes discriminatoires, à différentes échelles (nationales, régionales, départementales, territoriales et locales).
L’inclusivité serait donc le but recherché, voir atteint, par le biais de mesures inclusives. On arriverait à un environnement où tout le monde, sans distinction, recevrait un traitement adapté à ses besoins et ses capacités, en ayant accès aux mêmes avantages et possibilités. Un environnement où l’équité serait acquise.
Passage d’un « modèle médical » à une approche « biopsychosociale »
En France, on parle surtout d’inclusion au sujet des personnes dites « en situation de handicap ». Jusqu’à récemment, les termes « handicap » et « handicapé » étaient utilisés pour catégoriser l’ensemble des personnes ayant une altération ou une déficience, qu’elle soit physique, sensorielle, cognitive ou liée à une maladie psychique. Dès 2001, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit la notion « handicap » comme un problème de santé, qui, lié à des obstacles environnementaux, restreint la participation sociale :
Est handicapée toute personne dont l’intégrité physique ou mentale est passagèrement ou définitivement diminuée, soit congénitalement, soit sous l’effet de l’âge ou d’un accident, en sorte que son autonomie, son aptitude à fréquenter l’école ou à occuper un emploi s’en trouvent compromises.
On passe donc d’un « modèle médical », le handicap comme un état à traiter médicalement, à une approche « biopsychosociale », qui intègre au « modèle médical », le « modèle social » — le handicap comme une situation d’exclusion sociale à prendre en charge collectivement. C’est dans cette optique qu’est votée la loi de 2005, qui définit les situations de handicap comme suit :
Constitue un handicap toute limitation d’activité ou restriction de participation à la vie en société subie dans son environnement par une personne en raison d’une altération substantielle, durable ou définitive d’une ou plusieurs fonctions physiques, sensorielles, mentales, cognitives ou psychiques, d’un polyhandicap ou d’un trouble de santé invalidant.
Aménagements et accessibilité
À l’endroit des personnes en situation de handicap, les barrages enlevés dans une perspective inclusive sont les différents aménagements mis en place pour garantir l’accessibilité, c’est-à-dire :
l’accès à tous les aspects de la société, y compris à l’environnement physique, aux transports, aux services d’informations, de communication et aux autres équipements et services ouverts ou fournis au public.
Les métiers du livre sont concernés, comme tous, par certaines obligations légales telle que l’accessibilité des bâtiments aux personnes à mobilité réduite (PMR). Il existe, par ailleurs, de nombreuses autres initiatives, dont certaines seront discutées dans ce dossier, qui ont toutes en commun, dans l’esprit de la loi de 2005, de permettre l’accessibilité de tout à tous. Pour ce qui nous concerne, il s’agit principalement de l’accès aux livres et à la lecture. Cela peut se focaliser sur l’objet-livre en lui-même, avec différents supports comme les livres en gros caractères, numériques, DYS, audios, tactiles, facile à lire et à comprendre (FALC); mais aussi sur d’autres objets permettant l’accès à la lecture, comme le tapis à histoires; ou sur des actions de médiation. Il est également possible, comme ailleurs, d’aller au-delà de la seule accessibilité PMR dans l’aménagement des espaces.
Alors même que l’accessibilité est, théoriquement, garantie par la loi pour toutes les personnes en situation de handicap, en dehors de l’illégalité des actes discriminatoires tels que prévus dans le code pénal, rien ne protège les autres groupes pouvant potentiellement souffrir d’exclusion sociale. La parité genrée, par exemple, n’est pas, encore, une obligation légale, l’absence d’inégalité salariale non plus. Qu’est-ce qui relève alors d’une discrimination ? Tout traitement défavorable lié à un « critère » prévu dans la loi, dans le cadre d’un contexte, lui aussi, prévu par la loi. Parmi ces différents « critères », on retrouve certains publics dits « empêchés », c’est-à-dire se trouvant dans l’incapacité de se déplacer physiquement vers les lieux culturels, comme les personnes en situation de handicap et/ou en établissement de santé. Mais on retrouve d’autres groupes, pour qui les problèmes d’accès ne sont pas liés à des difficultés physiques : les personnes précaires, illettrées, allophones, LGBTQI+, non blanches, migrantes, etc. Il existe des cadres pour les publics dits « empêchés » — les conventions « culture-santé », « culture-justice » et « culture et handicap » — mais rien pour les autres minorités, pour qui il existe pourtant bel et bien des problèmes d’accessibilité.
Dans ce dossier, vous retrouverez plusieurs initiatives à destination de ces publics, pouvant souffrir d’exclusion sociale sans pour autant être reconnus comme étant « empêchés ». Il s’agit d’initiatives se concentrant sur l’illettrisme et le plurilinguisme, notamment portée par l’Alliance pour la lecture.
Les limites de l'inclusivité
Avec ou par ?
Nous disions que l’intégration sociale se faisait avec et que l’inclusion sociale avait pour but de construire des environnements équitables en retirant l’ensemble des obstacles qui pourraient exclure des groupes ou des individus. Il existe des obligations légales permettant aux personnes en situation de handicap de travailler quand cela leur est possible qui concernent, de fait, les métiers du livre. Selon le « motif », il est, de fait, illégal de ne pas recruter quelqu’un du fait de son appartenance à un groupe minoritaire — faut-il encore être en mesure de reconnaître puis de prouver la discrimination. Malgré l’ensemble de ces mesures, le secteur du livre est, comme beaucoup d’autres, loin d’atteindre une représentativité satisfaisante et ce, à tous les niveaux de sa chaîne.
Même si l’on met en place un ensemble de mesures inclusives, même si les actions se pensent et se construisent véritablement avec l’ensemble des différents publics, une certaine asymétrie demeure. Celle-ci ne peut que créer des biais et des angles morts. Si le rapport de force reste inchangé, si le groupe majoritaire reste pleinement décisionnaire sans être pleinement représentatif, comment la pleine agentivité des minorités pourrait être garantie ? L’inclusion dans les métiers du livre n’est pas à penser qu’à l’endroit de ses lecteurs et de ses lectrices, de ses usagers et de ses usagères, de ses clients et de ses clientes. Pour que l’inclusivité puisse être possible, les mesures inclusives doivent concerner l’ensemble de la chaîne.
Moyens et ressources
Alors même que les actions menées auprès des publics « empêchés » sont encouragées, elles ne sont pas pour autant toujours facilitées. En 2017, à la demande de la Direction générale des médias et des industries culturelles (Dgmic) du ministère de la Culture et de la Communication, le CRÉDOC (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) réalise une étude sur la lecture publique et les publics « empêchés ». Celle-ci est divisée en deux volets : un premier, quantitatif, cherchant à dresser l’état des lieux des actions et des partenariats développés par les bibliothèques municipales et intercommunales desservant des territoires de plus de 10 000 habitants et un second, qualitatif, cherchant à identifier les conditions de succès de leur mise en œuvre auprès d’un échantillon de 15 bibliothèques. Que ressort-il de cette étude ? Du côté quantitatif, même si un nombre significatif de BM propose bien des actions à destination de ces publics, il existe des inégalités flagrantes entre les différents groupes : 87 % des BM ont mis en place au moins une action, 80 % pour des publics en situation de handicap mais seulement 55 % pour des publics sous main de justice. Concernant les obstacles rencontrés, ce sont les moyens humains et financiers qui sont principalement évoqués. Afin de pouvoir mettre en place ces actions, il est nécessaire d’avoir des agents disponibles et compétents, donc ayant eu accès à des formations dédiées, ce qui nécessite, en soi, que ces formations soient proposées, mais aussi que l’agent ait la possibilité de les suivre (le temps et le soutien de sa hiérarchie). De fait, « moins de la moitié des BM ont au moins un membre de leur équipe formé à l’accueil ou à la mise en place d’actions à destination des publics empêchés ».
Si moins de la moitié des équipes est formée sur ce qui relève, au moins pour les personnes en situation de handicap, plus que d’une volonté publique, d’une obligation légale, qu’en est-il des autres publics pouvant souffrir d’exclusion ? Quelle est la part des équipes formées sur l’accueil des familles homoparentales, des usagers allophones, illettrés, etc. ? On ne peut que supposer que la situation est potentiellement encore moins satisfaisante.
Le volet qualitatif a permis d’identifier six leviers pour le développement d’actions :
- La sensibilisation et la formation des agents ;
- Le développement de la médiation ;
- La construction progressive des partenariats et leur conventionnement ;
- Des actions sécurisées par leur inscription dans un projet d’établissement;
- La mobilisation des dispositifs existants ;
- La communication.
La bonne nouvelle est que ces leviers sont pertinents pour le développement d’actions à destination de tous les publics pouvant souffrir d’exclusion sociale, avec les limites potentielles qu’on leur connaît.
Texte rédigé par Sarah Ghelam, chercheuse en sciences humaines et sociales (spécialisée en métiers du livre et de l’édition) et éditrice chez On ne compte pas pour du beurre