Donner voix aux images
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La Forêt en papier est une association de médiation du livre et de la lecture qui mène des actions socio-culturelles, des parcours d’EAC et propose des formations aux professionnels. En 2026, elle fête ses 20 ans et s’intéresse plus spécifiquement aux “Silent Books”. Impliquée dans dans certains quartiers prioritaires de Marseille (Les Caillols, La Rouguière, Air Bel et La Belle de Mai), elle y a créé des liens forts avec ses habitants.
Sensibilisée aux langages plastiques et littéraires du livre jeunesse, l’équipe permanente se compose aujourd’hui de la fondatrice et directrice, Antonia Harding Shakelford, ainsi que de deux médiatrices culturelles. Lisa Jacquemin a une formation en histoire de l’art et Constance Dumotier-Khripounoff, un DU d’animation d’atelier d’écriture.
Les enfants captivés par un “silent book” lors d’une intervention de La Forêt en papier.
Au fil des années d’intervention de la structure, la lecture à voix haute a pris une place d’importance. Un travail formalisé dans le cadre du projet Erasmus+CREA – Creative Reading European Action 2024-2025, financé par la Communauté Européenne, lors d’échanges avec la coopérative italienne Damatrà.
Les échanges avec cette association italienne, grâce au décalage provoqué par le voyage, ont entrainé une prise de recul sur les caractéristiques de l’Hexagone en matière culturelle, et plus particulièrement dans le domaine du livre. Le français étant une langue complexe, difficile à assimiler, les apprentissages restent centrés sur le texte, du décodage à la compréhension. Ainsi, les compétences permettant de décrypter l’image restent peu mises en avant dans le cadre scolaire français.
L’équipe a alors eu l’occasion de découvrir l’énorme potentiel et les différentes utilisations des Silent Books, livres tout en image ou sans texte ou encore sans parole. Un ouvrage au contenu accessible à tout le monde, indépendamment de la langue parlée.
« Pour un album jeunesse, ce sont les lectures répétées qui ouvrent des sens. Il y a quelque chose de mystérieux dans la construction de ce sens. Il faut laisser le temps suspendre le jugement, suivre le rythme proposé par le récit. Le silent book donne l’opportunité d’œuvrer sur ce sujet. Il met en avant toutes les stratégies réalisées dans les lectures de l’image, du texte : les incertitudes, les hypothèses que l’on forme, qui se dévoilent. On peut accompagner l’enfant », explique Antonia Harding Shakelford.
En 2026, l’association donne l’occasion de découvrir une littérature au-delà « des langues et des mots », inclusive, provenant de plusieurs contrées, interrogeant le livre, la lecture à travers plusieurs temps forts :
- Une exposition de “Silent Books”, directement en provenance d’IBBY International.
- L’organisation d’une journée d’étude grâce à un nouveau financement européen, au Tiers-lieu éducatif “Les temps de l’enfant” (organisme de formations Canopé) à Marseille, le 15 janvier 2026.
- La participation de l’auteur Gaëtan Doremus, qui a réalisé l’affiche de la journée d’étude et le visuel de l’exposition. Il rencontrera le public au printemps.
Depuis six ans, l’association construit une exposition annuelle itinérante. Celle-ci, installée dans différents lieux (écoles, lieux culturels et structures sociales) est accompagnée d’ateliers, de lectures et de rencontres avec un auteur : Benjamin Chaud (2025), Bernadette Gervais (2024) Laurent Moreau (2023), Julie Woignier (2022)…
Originaux, croquis et reproductions sont généralement présentés dans une scénographie légère constituées de deux triptyques de panneaux de bois permettant d’aller facilement à la rencontre des plus petits et des familles dans leur territoire. Antonia Harding Shakelford souligne l’importance de présenter des œuvres originales. « Il faut insister sur le fait que le beau a sa place partout. On sait bien que quelque chose a été blessé dans l’image de soi et dans la confiance chez les habitants des quartiers prioritaires ».
Les livres sont mis à disposition et doivent circuler. « Les jeunes qui ont découvert un écrivain et des histoires doivent pouvoir les retrouver à l’école, au centre social, l’été dans les bibliothèques de rue. La lecture c’est comme les petits cailloux du Petit Poucet ».
En 2026, 73 “Silent Books” choisis par IBBY - l’Union Internationale pour les Livres de Jeunesse, un réseau de personnes qui, dans le monde entier, cherchent à favoriser la rencontre des enfants et des ouvrages, seront présentés. Tous les titres ont la particularité d’être écrits sans mots et sont issus de 22 pays différents : Argentine, Australie, Canada, Colombie, Croatie, Estonie, Finlande, Allemagne, Grèce, Iran, Italie, Japon, Corée, France, Pays-Bas, Russie, Slovénie, Espagne, Suède, Thaïlande, Royaume-Uni, Émirats arabes unis et États-Unis.
Cette sélection permettra d’ouvrir sur des traditions éditoriales variées et des rapports culturels à l’enfance différents. Elle tournera dans plusieurs lieux à Marseille : au Théâtre du Centaure, à l’école Ahmed Litim (Belle de Mai), et également à l’Espace lecture Air Bel. Elle s’installera quatre semaines à chaque fois. L’objectif est d’inciter les petits curieux à aller à la découverte des volumes et de les feuilleter. L’exposition mettra le lecteur au centre. La scénographie est conçue comme un parcours dans lequel Dorémus a réalisé des visuels pour accompagner les livres.
La journée d’étude du 15 janvier, “Silent book-Au-delà des mots”, donnera donc à découvrir des littératures jeunesse de plusieurs langues ou cultures. Elle sera l’occasion de réfléchir et d’explorer des pratiques pour faire vivre ces objets si originaux.
Plusieurs structures ou personnes qui mènent des travaux au long cours autour de ces supports, interviendront, comme le collectif Damatrà, partenaire italien de cette journée et Deborah Soria (IBBY Italie) instigatrice et curatrice du programme « Silent Books, Final destination Lampedusa », projet de bibliothèque sans texte à Lampedusa. Lancé en 2012, celui-ci a consisté à la mise en place de la première bibliothèque utilisée par les enfants locaux et migrants. Aujourd’hui, avec le durcissement du contrôle de frontières, ces derniers n’y ont plus accès. Une collection de livres d’images sans mots (trois cents provenant de plus de vingt pays) a ainsi été constituée grâce à une collecte dans les sections nationales de l’organisme. Chaque année, un Ibby Camp est d’ailleurs organisé dans la ville : un rendez-vous annuel d’échanges et de rencontres autour de la littérature comme créatrice de mondes possibles et d’utopie.
Dans le cadre de cette initiative, IBBY Italia a compilé “10 conseils pour lire des livres silencieux dans une communauté qui ne parle pas une langue commune” et IBBY Suède a également produit le livret “Silent books, un manuel sur les livres d’images sans mots et riches en contenu narratif”. Autant de ressources permettant d’appréhender toutes les atouts de cette littérature silencieuse, en apparence seulement.