La vente ou le pilon… quelles alternatives pour le livre neuf ?

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Le pilon. C’est ce qui attend les ouvrages qui ne trouvent pas premier acheteur. Comment ? Pourquoi ? Quelles autres possibilités pourraient être trouvées ? Catherine Galtier, créatrice de Réempal répond à ces questions.

Bien que les maisons d’édition ne communiquent pas sur le pilon, cette pratique est pourtant très souvent utilisée. La seule nuance envisageable reste alors la destination finale de ce qui est broyé : sera-t-il recyclé en boîte à pizza ? Ou encore en rouleau de papier essuie-tout ?

Pour comprendre les raisons du pilon, il faut se pencher sur ce qui est jeté. Dans les rapports du Syndicat national de l’édition (SNE) sur le sujet, les flux sont indiqués en tonnes de papier. Difficile, alors qu’on connaît la disparité des types et formats des titres, de rapporter ces données à des références précises. Cette approche qui consiste à considérer la matière papier, est déjà représentative de la distance opérée avec l’objet livre. Cependant, en moyenne et sur la base de ces études, on estime qu’environ un livre sur 5 est détruit. Si l’on compare ce ratio à celui selon lequel 1 sur 4 est acheté pour être offert, on se rend compte à quel point son destin peut être aléatoire. Bien entendu, ce pourcentage évolue en fonction de la taille de la maison d’édition, du type de l’œuvre, et des raisons d’une telle pratique. Et quelles sont-elles donc ? Pourquoi détruire partiellement ou intégralement sa production, neuve et propre à la lecture ?

La première, est, bien sûr, économique. Les coûts de stockage étant élevés, le seuil à partir duquel un livre coûte plus cher à entreposer que ce qu’il rapporte s’il est vendu, est souvent atteint. De plus, le marché du vieux papier n’est pas aussi lucratif qu’imaginé (cf. les travaux de Benoît Moreau et d’Ecograf), à savoir, il n’y a pas une plus-value directe induite par la vente de papier à un opérateur.

Il existe deux catégories de pilon : celui sur les flux retour, donc sur les invendus, et celui sur stock. Ces deux concepts sont sous-tendus par une logique financière, et parfois éditoriale. En effet, certains titres ne peuvent plus être vendus. C’est le cas de ceux dits « défraîchis », qui reviennent chez le distributeur avec une rayure ou une trace d’autocollant, ou encore des titres en arrêt de commercialisation, qui ne doivent plus circuler dans les points de vente. C’est également le cas des publications millésimées, comme les guides de voyage, ou les collections dont la charte graphique a évolué.

Une constante demeure toutefois : plus une œuvre est chère à produire, moins elle a de chances d’être détruite. Un beau livre avec des photos et une impression complexe, mis sous blister, sera plutôt « soldé », contrairement à un écrit sous format poche retourné en masse par un magasin.
La maison d’édition est seule décisionnaire de ce qu’elle fait de sa production. Toutefois, le diffuseur est le fournisseur d’informations pour prendre cette décision, et le distributeur en est l’opérateur.

Qu’il s’agisse des maisons d’édition, mais aussi des diffuseurs, distributeurs, points de vente, auteurs et autrices… tous sont concernés. Ces derniers, ou les ayants droit, ont par exemple la possibilité de racheter le stock de leur propre œuvre au bout de deux ans. Mais ils sont le plus souvent dans l’incapacité de le faire, et donnent leur aval, à contrecœur, pour détruire le fruit de leur travail.

Les commerçants, de leur côté, savent qu’ils peuvent retourner les invendus, mais n’ont pas précisément connaissance de ce qui attend alors la marchandise. Certains distributeurs mettent en place des « codes retour », qui sont des actions systématiques à faire en fonction du titre rendu. Parmi ces actions, le pilon arrive en première position, notamment pour le poche.

Proportionnellement aux retours effectués, on constate que le pilonnage est plus pratiqué qu’avant.

D’après le témoignage de certaines maisons d’édition indépendantes, les opérations de tri ou de réintégration du stock sont de plus en plus chères, puisqu’elles nécessitent une main-d’œuvre, et qu’il s’agit de démarches fastidieuses. Parfois, le distributeur ne dispose pas des ressources humaines nécessaires pour les effectuer. Proposer le pilon apparaît alors comme une solution de facilité. Le rôle du diffuseur et du distributeur est donc essentiel puisqu’ils peuvent agir sur :

  • La surproduction, pour réduire le pilon sur stock.
  • Les retours, pour réduire le pilon sur invendus.

De la plus petite maison d’édition jusqu’au grand groupe éditorial, la tendance est donc à l’ajustement des tirages, aux mises en place précises, et à l’optimisation des quantités transportées. Pour éviter les retours, certains distributeurs proposent de ne pas travailler avec des enseignes de vente en ligne telles qu’Amazon.

Quelques structures indépendantes parviennent à peu pilonner, voire pas du tout, en intervenant elles-mêmes sur les éléments cités plus haut. Pour rester dans cette configuration, il ne faut pas publier plus d’un certain nombre de références par an.

Pour éviter que des publications s’abîment trop vite, plusieurs font aussi le choix d’une fabrication plus solide, à l’épreuve du temps et du transport. En évitant la destruction et en allongeant la durée de vie des parutions, les structures s’inscrivent dans une démarche d’éco-conception. Toutefois, le métier d’éditeur étant complexe et chronophage, on comprend aisément que le temps soit un frein important à la recherche d’autres alternatives.

En insistant sur les opérations de tri, les entreprises peuvent identifier des « défraîchis » finalement propres à la vente en première main. Il existe des ateliers de remise en état tels que « Livre » de Clic Logistic. L’enjeu de valorisation de la production, aussitôt qu’il sort du cadre du pilon, se situe au niveau éditorial et fonctionnel du livre. En effet, un ouvrage « n’est pas qu’un physique », autrement dit, on l’achète pour son contenu, pas uniquement pour sa couverture ou son type de papier. Pour tous ceux recyclés sans avoir été vendus une première fois, on se rend alors compte qu’il manque une notion transitoire. Par simple hasard, un écrit peut passer de « potentiel objet de collection » à …« déchet ». D’où l’importance de considérer une valeur intermédiaire du livre neuf : il s’agit de volumes qui ne peuvent plus être vendus, pour des raisons liées à la maison d’édition (logique économique, standards de publication) ; mais dont l’usage premier, à savoir la lecture, est encore tout à fait possible. Cette prise en compte de l’utilisation renvoie à la notion d’« économie de la fonctionnalité », principe phare de l’économie circulaire. Une solution peut être envisagée en termes de vente, avec une diffusion alternative. On pense alors aux plateformes en ligne spécialisées, telles que My Fair Book, qui donne une deuxième chance aux titres qui n’ont pas rencontré le succès commercial escompté. Existe également le mécénat, à savoir, le don structuré aux associations, qui permet de bénéficier d’une déductibilité fiscale. Grâce à l’appui des dons, l’intérêt est triple : économique, environnemental, et social.
Ces possibilités, couplées aux principes d’éco-conception mentionnés plus haut, représentent des changements d’habitude, et sont donc difficiles à envisager concrètement dans l’immédiat. Pour autant, il y a tout à gagner à les considérer comme des opportunités de faire évoluer les entreprises, et de s’inscrire dans la notion plus large de bibliodiversité.

En considérant d’autres options, les professionnels intègrent totalement la chaîne complexe du livre, qui peut ainsi devenir la chaîne de la bibliodiversité. Le pilon est alors un simple maillon de cette chaîne, au même titre que l’éco-conception ou la rémunération juste des contributeurs et contributrices. Grâce à la notion de valeur intermédiaire, on peut retrouver un principe de circularité. Celui-ci induit une ouverture à d’autres structures, telles que des associations locales, avec qui les entreprises de l’édition peuvent partager la valeur de leur production, la rendre accessible, et être plus écologiques… en somme, une durabilité à tous points de vue !