Les ambassadrices du livre, un collectif d’habitantes de Marseille

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Retour sur la création de ce groupe de femmes au sein de l’association Peuple & Culture Marseille et rencontre avec trois d’entre elles et une médiatrice de l’association.

Trois des ambassadrices lors de la célébration des 80 ans de l’association Peuple & Culture Marseille en 2025.

Crédit photo : @lisba_video (Instagram)


"Des livres à soi" comme déclencheur

Depuis 2021, Peuple & Culture Marseille est une des trois structures marseillaises qui portent le dispositif développé par le Salon du livre et de la presse jeunesse en Seine-Saint-Denis Des livres à soi avec le CAMS – centre d’accueil médico-social de Saint-Thys et Des livres comme des idées.

Mis en place il y a dix ans, celui-ci s’adresse aux parents. Il leur propose un parcours pour se familiariser avec le livre et la littérature jeunesse en huit rendez-vous : quatre ateliers de lecture à partir d’une bibliographie, trois sorties (en bibliothèque, en librairie et sur un salon du livre / festival) et une fête de clôture. L’association mène dans ce cadre tous les ans deux à trois parcours.


Le collectif des ambassadrices

Le groupe est né grâce à cette action. Il s’est constitué au fil des projets communs, des formations, rencontres mis en place par Peuple & Culture Marseille. Dix-sept femmes, mères, âgées de 25 à 45 ans, en majorité allophones, sont investies aujourd’hui. Des rendez-vous hebdomadaires les réunissent pour poursuivre les échanges autour des livres. Les réflexions ouvertes au fil des projets autour des langues ont fait naître l’envie d’élaborer une bibliolangue. Sous la forme d’une valise ou pourquoi pas d’un bibliobus : une bibliothèque itinérante proposant des titres en arabe et wolof, dans un premier temps, langues majoritaires dans le groupe. Dans ce cadre, les ambassadrices ont rencontré la Bibliothèque Arabe Associée de Marseille (BAAM) ou encore l’éditrice Mathilde Chèvre (Le Port à jauni).
Elles s’impliquent également dans la préfiguration de la future médiathèque Loubon (3e arrondissement de Marseille) et suivent des journées professionnelles thématiques.

Les témoignages relayés ici reviennent sur l’origine et les raisons de cet investissement :

Fatiha Ouinten a toujours vécu dans la cité phocéenne, dans le même quartier, du 1er arrondissement. « J’ai toujours côtoyé le centre social Velten Bernard Dubois mais c’était juste pour mes enfants, quand ils étaient petits, pour jouer ou prendre part à des activités (…). La première année de l’opération “Des Livres à soi”, il y avait des prospectus pour le lancement. Je me suis dit pourquoi pas essayer. On ne sait jamais, si quelqu’un peut me faire apprécier la lecture. J’ai vu comment travailler avec le livre, le toucher (…). J’ai aimé surtout ceux qui sont imagés, sans textes, les pop-ups (…). Je préfère ce qui est simple ou ce que je peux raconter moi-même et m’exprimer ».

Wassila Kebaïli participe depuis 2022. Elle a deux enfants, une fille et un garçon et a rencontré Peuple & Culture grâce à l’association Petitapeti. « Ma mère lit énormément. Elle a toujours rêvé de nous voir faire la même chose. Malheureusement, ce n’était pas le cas (…). Je venais d’arriver à Marseille et l’animatrice m’a parlé du projet en me disant que nous allions faire des lectures. J’ai tout de suite pensé à ma mère, je me suis dit qu’elle allait être contente. À ce moment-là, elle était loin de moi et elle me manquait beaucoup (…). Elle est très fière de moi maintenant. »

Pour la plupart des ambassadrices, le livre et les lieux qui leur sont dédiés étaient peu familiers. Les bibliothèques les intimidaient, le temps manquait. Les obstacles linguistiques et culturels étaient nombreux.

Wassila Kebaïli raconte : « Je lis énormément pour mes enfants maintenant. [Le dispositif] m’a beaucoup aidé parce que chaque quinze jours, je ramenais un ouvrage à la maison (…) Le vendredi, dès que j’arrivais chez moi, les petits me demandaient quel livre j’avais emprunté. Maintenant, on va tout le temps à la bibliothèque, même pour trente minutes ».

Lena Diallo habite à Marseille depuis 13 ans. Elle explique que la formation lui a permis d’accorder du temps à la lecture et de trouver une complicité avec sa fille de huit ans. « On nous apprend comment lire, même s’il n’y a pas l’écrit, il y a des images ; cela m’a permis d’aborder cette pratique autrement. Ce n’est plus quelque chose de stressant où il faut être française pour comprendre tous les codes. C’est une porte si on veut s’intégrer. Il faut connaître la culture et la littérature du pays dans lequel on vit (…) ». Elle précise : « J’écrivais au Sénégal des choses imaginaires ou des choses vraies mais quand j’ai eu ma fille j’ai un peu stoppé (…). Parfois, pendant les séances avec tout le monde, deux, trois phrases viennent, je les note quand je rentre chez moi. Cela a relancé l’écriture. Je suis sur Tik Tok où j’ai réalisé une petite BD pour enfants (…). C’est un jardin secret (…). J’espère qu’un jour cela va aboutir à quelque chose. »
Animatrice périscolaire, elle travaille à l’école élémentaire Hozier dans le deuxième arrondissement. Grâce à cette expérience qu’elle a pu valoriser, elle réinvestit des idées, des techniques et des pratiques dans le cadre d’ateliers avec les enfants.

Devenir ambassadrice et médiatrice du livre jeunesse est valorisant. Le diplôme qui est remis dans le cadre de “Des livres à soi”, l’appartenance à Peuple & Culture, les rencontres variées et les formations, l’acquisition de compétences nouvelles, la solidarité du groupe viennent renforcer la confiance en soi et apportent une légitimité. Les participantes insistent sur l’importance des associations, de leur aide et des financements publics qui les soutiennent.


Bleu agité
, lectures kamishibaï

Bleu agité est né d’un désir commun des ambassadrices de raconter leurs histoires, celle de Marseille, de l’exil, de l’accueil et de la solidarité. Le groupe de 17 personnes - réunissant médiatrice, intervenantes et ambassadrices - voulait mettre en lumière la diversité, trop souvent absente dans la littérature jeunesse.
Ce projet a été réalisé avec les autrices Hélène Riff, Pascale Moutte-Baur (également formatrice). Leïla Carpier, coordinatrice de la médiation culturelle au sein de l’association a plus particulièrement porté le projet.

Le processus s’est inscrit dans la durée, de janvier à septembre 2024. Riche émotionnellement, il a été nourri par des rencontres avec les autrices Elsa Valentin et Karima El Kaharraze, une exploration du plurilinguisme et une découverte du kamishibaï. Le support Butaî a été très vite utilisé pour expérimenter de courts récits, intégrant la manipulation et les jeux de narration qui peuvent en découler.

Entre le collectif et Hélène Riff, il y a eu un véritable « coup de foudre ». Une quinzaine de séances d’écriture ont d’ailleurs été nécessaires pour réfléchir, faire naître les idées et produire de la matière textuelle.
« C’était un moment pour nous, confie Wassila Kebaïli. Avec Hélène, on a travaillé sur nos souvenirs. On a beaucoup pleuré, on a rigolé, ça faisait du bien ».

En parallèle, lors des séances avec Pascale Moutte-Baur, ont été peints au fur et à mesure les éléments de l’histoire, avec un choix des couleurs, des matières et des accessoires…

De nombreux échanges ont fait émerger une structure, puis une trame résumée dans le document de présentation du kamishibaï :
“Fin d’été à Marseille, une vague vient de traverser la ville, la laissant sens dessus-dessous. Heureusement, les habitantes s’organisent ! Bleu agité nous raconte l’élan de solidarité de tout ce petit monde, élan porté fièrement et courageusement par les Ambassadrices, qui nous emmènent avec elles à travers la ville, jusqu’à leur maison-arbre, refuge-cocon ouvert à toutes et tous, qu’elles ont fait pousser pour se protéger en attendant la seconde vague”.

Les jeunes femmes se sont également formées à la lecture à voix haute avec une comédienne. Depuis octobre 2024, dans des cadres différents - bibliothèques, événements, fêtes de quartier -, deux ou trois lectrices, tour à tour, s’emparent du récit chacune à leur façon. Elles improvisent, adaptent, rajoutent des détails, donnant vie au texte.