Cerveau, créativité, l’IA une chance ou un défi à notre paresse ?

Publié le

Synthèse des interventions de Mathieu Corteel et Marius Bertolucci

Peut-on parler de créativité à propos de l’IA ? L’analogie fallacieuse entre la pensée humaine et les réseaux de neurones artificiels bute sur l’écart entre ce qu’on peut coder de notre cognition et ce qui échappe irrémédiablement. Les IA aujourd’hui interviennent dans de nombreux domaines dont certains, jusqu’à l’apparition de l’IA générative grand public, semblaient réservés à l’humain. L’usage de ces outils est en voie de banalisation. Dans ce contexte, comment préserver notre indépendance de penser, de créer, d’apprendre ?


Mathieu Corteel

Philosophe et historien des sciences, chercheur postdoctoral à Sciences Po, à l’Institut Imagine et chercheur associé à Harvard.

Mathieu Corteel développe une réflexion philosophique sur l’intelligence artificielle en la situant dans une problématique plus large du sens, des concepts et de la créativité. S’appuyant notamment sur Kant, il rappelle qu’un concept ne peut exister que s’il est rattaché à une intuition et à une expérience vécue. Les productions issues des intelligences artificielles génératives sont ainsi décrites comme des formes vides, reposant sur une combinatoire de symboles sans rapport direct au monde. Les effets de sens produits par les textes générés relèvent d’une projection humaine : le sens n’est pas produit par la machine, mais attribué par les lecteurs.

“Comment donner du sens au texte ? Comment donner du sens à une activité de production littéraire ? Comment donner du sens à une activité de lecture dans un monde où on va de plus en plus mobiliser cette espèce de production de concepts vides, cette production en fin de compte d’un entendement vide, qu’on va demander d’habiter nous-mêmes avec notre propre expérience?”

Les modèles de langage fonctionnent à partir de corpus massifs, de statistiques et de probabilités. Ils ne disposent ni d’intention, ni de compréhension, ni d’expérience. Cette production algorithmique repose en outre sur l’exploitation à grande échelle de données issues du travail humain, ce qui permet de parler d’une extraction de l’intelligence collective. La métaphore des « réseaux de neurones » est jugée trompeuse : le cerveau humain est un organe d’une complexité biologique, chimique et affective sans commune mesure avec les mécanismes informatiques, qui ne reproduisent qu’une logique simplifiée de transmission de l’information.

L’argument de la « chambre chinoise » de John Searle permet d’illustrer la distinction entre syntaxe et sémantique. Une machine peut appliquer correctement des règles symboliques sans accéder à leur signification. Les intelligences artificielles donnent ainsi l’illusion d’une pensée ou d’une conscience, alors qu’il ne s’agit que d’effets de surface. La créativité humaine, à l’inverse, est définie comme une capacité à donner du sens, à produire des valeurs et à orienter l’interprétation du réel.

Cette analyse reconnaît néanmoins la complexité des débats contemporains, notamment autour du fonctionnalisme, qui postule que les fonctions cognitives pourraient être indépendantes de leur support biologique. Cette approche est largement discutée dans les sciences cognitives et les neurosciences, mais elle ne repose pas sur des preuves scientifiques définitives concernant la conscience ou la production du sens. À ce stade, ces théories relèvent davantage de constructions métaphysiques que de démonstrations stabilisées.

Malgré ces critiques, une vision purement catastrophiste est rejetée. L’intelligence artificielle est aussi un champ de recherche théorique, susceptible de nourrir la réflexion sur la cognition, le langage et la pensée. Elle ne met pas fin à la créativité humaine et ne peut pas, par elle‑même, provoquer des ruptures paradigmatiques majeures. Les transformations épistémologiques demeurent liées à l’inventivité humaine. L’enjeu principal porte donc sur les usages sociaux et les agencements techniques : certaines formes d’IA pourraient accompagner des processus réflexifs, notamment dans l’enseignement ou la recherche, plutôt que les court‑circuiter.


Marius Bertolucci

Maître de conférences en sciences de gestion, spécialisé en gestion publique au sein de l’Institut de management public et gouvernante territoriale (IMPGT) et du laboratoire CERGAM à Aix-Marseille Université.

Marius Bertolucci analyse l’intelligence artificielle comme un élément central de l’économie de l’attention, fondée sur l’exploitation du corps social. Les plateformes numériques captent massivement le temps, l’attention et les données des individus, ce qui génère des effets délétères sur la santé mentale, la sociabilité et les capacités cognitives, particulièrement chez les jeunes générations.

Certaines expérimentations intellectuelles et éditoriales sont vivement critiquées, dans la mesure où elles transforment la société entière en terrain d’expérimentation sans consentement éclairé. De telles pratiques contribuent à fragiliser la confiance dans les institutions universitaires et à affaiblir la légitimité du savoir. Les usages frauduleux de l’IA, notamment dans le monde académique, sont présentés comme des phénomènes déjà largement installés, en particulier à travers la triche étudiante massive.

L’idée de neutralité de l’IA est fermement rejetée. Les études empiriques montrent que les utilisateurs accordent une confiance excessive aux recommandations des machines. Si des gains individuels peuvent apparaître à court terme, les conséquences collectives sont négatives : homogénéisation des idées, réduction de la diversité intellectuelle et appauvrissement général de la créativité. La machine tend à produire des réponses moyennes et standardisées, qui sont ensuite reproduites à grande échelle.

Le délestage cognitif constitue un mécanisme central de cette dynamique. En confiant durablement des tâches intellectuelles aux intelligences artificielles, les compétences humaines correspondantes s’atrophient. Chez les étudiants, ce processus engendre une baisse effective des capacités et l’apparition d’une dette cognitive, correspondant à des savoirs qui ne seront jamais acquis. Des effets comparables sont observés dans des professions qualifiées, y compris dans le domaine médical.

Une inquiétude majeure concerne également le développement de relations affectives et intimes avec des intelligences artificielles. Dans un contexte de solitude massive, ces dispositifs deviennent des palliatifs relationnels. La médiation constante par les écrans contribue à brouiller la frontière entre relation humaine et interaction machinique, avec des conséquences profondes sur la vie sociale, amoureuse et sexuelle.

Dans les organisations et les politiques publiques, le principe qu’à la fin, c’est l’humain qui decide s’il écoute la machine ou non, est analysé comme largement illusoire. En pratique, les décisions produites par les systèmes automatisés sont suivies par les Hommes, même lorsque leurs limites ou leurs erreurs sont connues. Les scandales liés à l’utilisation de l’IA dans la protection sociale, la police prédictive ou l’octroi de crédits bancaires illustrent cette délégation effective du pouvoir décisionnel.

Enfin, les métiers créatifs apparaissent particulièrement exposés. Une logique de déclassement précède le remplacement : traducteurs, auteurs, artistes ou scénaristes voient leur travail progressivement réduit à de la supervision ou de la correction avant d’être évincés. La production massive de contenus générés par IA dévalue la qualité et fragilise l’ensemble des vocations artistiques. Littérature, musique, cinéma et audiovisuel sont déjà profondément affectés.

Cette situation nourrit une inquiétude particulière pour la jeunesse, confrontée à un discours dominant affirmant que les machines produiront mieux, plus vite et à moindre coût.

“Je pense aussi à notre jeunesse qui veut œuvrer dans ces domaines extraordinaires : le domaine de l’écriture, de la musique et autres. Mais comment rester motivé, avoir l’envie d’avoir envie de continuer dans ce domaine-là alors que les IA arrivent ?”

Face à ce qui est présenté comme une menace existentielle pour la pensée, la culture et l’autonomie humaine, la peur est considérée comme une réaction légitime. Celle‑ci devrait conduire à une prise de conscience collective et à une réponse politique visant à résister à l’industrialisation généralisée des capacités cognitives humaines.