Édition : transformation des métiers et des usages liés à l’IA
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Synthèse des interventions de Virginie Clayssen et Octavio Kulesz
Les débats interprofessionnels autour de l’IA questionnent majoritairement les problématiques juridiques liées à la propriété intellectuelle. Cependant, les usages des IA génératives se développent dans le quotidien de nos métiers, qu’il s’agisse de tâches présentes dans toutes les entreprises (administratives, financières, juridiques, marketing… ) ou d’activités spécifiques à l’édition (travail éditorial, production numérique et audio, accessibilité, gestion des métadonnées…). Cette table ronde invite à décentrer le regard sur les transformations et les nouveaux enjeux induits par l’IA pour l’édition en France et dans d’autres pays.
Virginie Clayssen
Consultante - édition, patrimoine et création numérique
Virginie Clayssen dresse un panorama concret des utilisations actuelles de l’intelligence artificielle dans les maisons d’édition. Contrairement à l’idée d’un bouleversement brutal, l’IA s’intègre progressivement, dans la continuité des outils numériques déjà existants. Comme toute entreprise, les maisons d’édition recourent à des solutions informatiques pour les tâches administratives, juridiques, commerciales ou marketing, et l’IA prolonge ces pratiques sans les transformer radicalement.
Un phénomène important est celui des « shadow users », c’est‑à‑dire des salariés qui utilisent des outils d’IA à titre individuel, en dehors de tout cadre organisé par l’entreprise. Ces habitudes, bien que non majoritaires, soulèvent des enjeux de sécurité et de confidentialité des données. La première réponse organisationnelle consiste donc à proposer des environnements de travail sécurisés, reposant sur des solutions professionnelles assorties d’engagements contractuels sur la protection des données.
L’intégration de l’IA suppose cependant un travail collectif de réflexion. Il ne s’agit pas d’un empilement d’usages individuels, mais de projets structurés, menés service par service, après évaluation de leur intérêt réel. Dans le domaine juridique par exemple, l’enjeu porte autant sur la constitution et la structuration des corpus existants que sur l’assistance ponctuelle à la rédaction ou à la relecture de contrats. Le fait qu’une opération soit techniquement possible ne la rend ni souhaitable ni pertinente par défaut.
Les gains de temps potentiels apportés par l’IA ne prennent sens que s’ils permettent de renforcer les dimensions humaines du travail éditorial : la créativité, l’attention portée aux auteurs et la qualité des échanges. Avant toute formation technique, un travail d’acculturation est indispensable. L’IA n’est ni un simple produit ni un outil isolé, mais un environnement complexe inscrit dans une histoire longue de l’informatique. Expliquer ses principes, ses limites et son vocabulaire permet de partager une représentation commune et de faciliter un dialogue interne sur les applications souhaitables.
Le cœur du travail éditorial, fondé sur la rencontre entre un éditeur et un auteur, demeure irréductiblement humain. L’expression d’« éditeur augmenté » est ainsi rejetée : il ne s’agit pas d’augmenter les éditeurs, mais de leur permettre de travailler dans de meilleures conditions. L’IA peut accompagner certaines tâches éditoriales périphériques, comme la suppression des répétitions dans des textes ou l’amélioration d’une quatrième de couverture, à condition que le travail humain intellectuel de lecture et d’analyse reste central. Les usages de type « presse‑bouton » produisent des contenus uniformes et peu différenciants.
“Moi je préfère une IA qui lave ma vaisselle mais qui me laisse le plaisir d’écrire moi-même ; enfin qui s’occupe des trucs que je n’aime pas faire plutôt que de lui confier ce que j’aime faire. On peut réfléchir de cette manière à l’échelle d’une entreprise”.
La question des best‑sellers illustre les limites de l’automatisation. Il n’existe pas de recette infaillible du succès éditorial. Le métier d’éditeur repose sur l’incertitude, la prise de risque et des facteurs contextuels imprévisibles, que l’IA ne peut réduire de manière significative.
En outre, l’IA peut permettre de produire des versions audio de livres qui, pour des raisons économiques, n’auraient jamais été adaptés. Si une voix de synthèse ne remplace pas l’interprétation d’un comédien, elle peut constituer une alternative préférable à l’absence totale de version audio. Les progrès récents des voix de synthèse représentent une avancée majeure pour les publics empêchés de lire.
La directive européenne sur l’accessibilité des livres numériques impose désormais que les nouvelles publications, puis l’ensemble des fonds d’ici 2030, soient nativement accessibles. L’IA joue ici un rôle clé, notamment pour la génération de descriptions d’images, tâche impossible à réaliser manuellement à grande échelle. Cette évolution contribue à mettre fin à une véritable pénurie de livres accessibles pour les personnes aveugles ou malvoyantes, mais aussi pour un public plus large confronté au vieillissement ou à la fatigue visuelle.
Sur le plan juridique, le règlement européen sur l’IA est salué comme un texte imparfait mais unique. Face à des acteurs technologiques dotés d’un lobbying puissant, il constitue une base essentielle pour défendre la création et le droit d’auteur. Les éditeurs disposent également d’un levier concret avec la réglementation européenne sur le text and data mining, qui leur permet de signaler explicitement leur opposition à l’entraînement des IA à partir de leurs œuvres, ouvrant la voie à des négociations de licences.
Octavio Kulesz
Philosophe, éditeur numérique, directeur de Teseo et responsable du groupe numérique de l’Association internationale des éditeurs indépendants.
Octavio Kulesz apporte le point de vue d’une petite maison d’édition universitaire numérique et une perspective internationale. Pour une structure de taille réduite, répartie sur plusieurs pays, l’IA constitue un outil stratégique permettant de compenser le manque de ressources internes. Elle intervient surtout en amont et en aval du travail éditorial proprement dit.
L’analyse automatisée de contrats de coédition avec des universités étrangères représente un emploi particulièrement précieux. Les outils d’IA générative permettent d’identifier rapidement des clauses sensibles et de formuler des propositions alternatives, même si une validation humaine reste indispensable en raison des risques d’erreurs et d’hallucinations.
Après la publication, l’IA peut organiser la gestion des métadonnées et la classification thématique, produire des contenus de communication ou adapter des communiqués de presse. Des outils spécifiques ont également été développés, notamment des chatbots bibliographiques permettant d’interroger le catalogue à partir de mots‑clés, ainsi qu’un chatbot académique destiné à des publics ne disposant pas d’accès aux solutions commerciales payantes.
Ces actions peuvent renforcer la viabilité des maisons d’édition indépendantes, à condition d’investir fortement dans la formation et la sensibilisation des équipes. L’IA peut augmenter les capacités organisationnelles d’une structure, mais seulement si ses limites sont clairement identifiées : biais, hallucinations, dépendance technologique et enjeux de confidentialité.
L’environnement éditorial actuel est décrit comme un champ de bataille entre contenus humains et contenus générés par IA. Les textes produits sans intervention éditoriale humaine présentent souvent des traces caractéristiques : lourdeurs stylistiques, formulations superflues ou tentatives de manipulation des systèmes de relecture automatisée par des instructions dissimulées. La prolifération de contenus synthétiques pose un problème structurel : l’entraînement des IA sur des contenus artificiels conduit à terme à l’effondrement des modèles.
Dans ce contexte, le rôle de l’éditeur et de l’éditrice se renforce. L’intervention humaine devient indispensable pour garantir la qualité, la crédibilité des sources et la diversité culturelle. Cette question est particulièrement aiguë à l’échelle internationale, où une double fracture apparaît : fracture économique dans l’accès aux outils d’IA et fracture linguistique liée à la concentration des données d’entraînement sur un nombre limité de langues disposant d’un nombre important de ressources.
“La question de la fracture numérique et de la fracture en IA est maintenant assez profonde. Parce qu’en Amérique latine, en Afrique subsaharienne, dans le monde arabe, les populations n’ont pas toujours les moyens de payer un abonnement de 20 dollars par mois à ces IA génératives”.
Les langues et cultures peu représentées dans les corpus numériques, provenant donc de sources moins nombreuses, produisent des contenus de moindre qualité lorsqu’elles sont traitées par les IA, ce qui accentue les déséquilibres culturels. Les images générées reflètent souvent des points de vue touristiques ou occidentaux, faute de données locales suffisantes.
La régulation est présentée comme une urgence. L’expérience d’Octavio Kulesz au sein de l’UNESCO, notamment lors de la rédaction de la Recommandation internationale sur l’éthique de l’IA adoptée en 2021, montre que les cadres normatifs existent mais restent insuffisamment appliqués. Face à l’émergence des agents d’IA capables d’agir de manière autonome, il ne s’agit plus seulement de produire des rapports ou des recommandations, mais de faire respecter les lois existantes et de mener des actions politiques concrètes pour défendre la création, la diversité culturelle et les droits des industries culturelles.