Introduction
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Introduction de Jörn Cambreleng
Directeur d’Atlas, association pour la promotion de la traduction littéraire et président de l’Agence régionale du Livre Provence-Alpes-Côte d’Azur.
« Lorsque j’explique à un inconnu que je m’occupe de traduction littéraire, la première chose qui vient en général c’est de me regarder avec un air de compassion, voire parfois avec une certaine pitié, et de me dire “ça ne doit pas être facile avec l’IA”.
Viennent à ce moment-là trois idées reçues, à peu près toujours les mêmes, que je vais énoncer :
Idée reçue numéro 1 : c’est qu’il faut faire avec, ou encore nous sommes dans une course à l’innovation si on ne veut pas être largué dans la compétition internationale, il faut accélérer.
Ce pragmatisme autoproclamé fonctionne donc comme une injonction à ne pas marquer de temps d’arrêt, de réflexion, à vivre avec son temps. Mais que signifie exactement cette expression ? Épouser le présent sans se préoccuper ni des enseignements du passé ni du choix d’un avenir. Quand le temps est à la barbarie, que signifie vivre avec son temps ?
Idée reçue numéro 2 : une technologie c’est neutre. Tout dépend comment on s’en sert. Les travailleurs du clic représentent, selon les estimations, entre 200 millions et 400 millions de personnes à travers le monde (derniers chiffres fournis en 2023 par la Banque mondiale). Ce sont des travailleurs exploités sans aucun statut car non considérés comme des travailleurs. Ils sont atomisés, invisibilisés…Parler de cloud, de nuages est une vaste supercherie pour dissimuler la matérialité du numérique, qui est à la fois humaine et qui existe en termes de ressources minières et énergétiques. Peut-être certains vous le savent, c’est assez documenté mais Marseille a dépassé maintenant Hong Kong pour devenir le sixième hub mondial de l’internet. Et les projets de data center sont légion. Avec quelles conséquences ? La demande en eau et en électricité croît elle aussi de manière exponentielle, ce qui vient concurrencer l’alimentation du port de Marseille dont l’électrification devait permettre de répondre à la pollution occasionnée par les paquebots de croisière qui font tourner leur moteur à quai.
La matérialité du numérique est donc là, dans nos poumons. Et quelle que soit la façon dont on s’en sert. Mais il y a moins connu et plus inattendu.
Ce sera l’exemple pour déconstruire l’idée reçue numéro 3.
L’idée reçue numéro 3 : il y a les bons côtés de l’IA. Prenez la médecine, par exemple. L’aide au diagnostic pour les cancers va révolutionner l’oncologie, c’est formidable. Alors là, je cite David Maenda Kithoko, président de Génération Lumière, qui documente les impacts sociaux et environnementaux du numérique, en particulier à l’Est de la République démocratique du Congo. Là où se trouvent 60 à 80% des réserves mondiales en coltan. Le coltan est un minerai dont on extrait le niobium et le tantale qui s’appelait colombium, d’où coltan. Parce que c’est l’acronyme de columbium et tantale, deux minerais qui entrent dans la composition des puces électroniques et que nous dit-il David Maenda Kithoko ? Que pour alimenter les bases de données sur lesquelles s’entraînaient les IA qui vont diagnostiquer les cancers, les acteurs de la Tech se tournent vers Madagascar où ils débauchent à bas coût les médecins et étudiants en médecine. Ce qui a pour effet de vider les hôpitaux et d’aggraver une crise sanitaire déjà très profonde. L’IA est donc une technologie qui a pour effet de potentiellement améliorer la santé des gens du nord au détriment de la santé des gens du sud.
Comme la crise climatique et la sixième extinction des espèces sont des opportunités pour prendre conscience des ressources extraordinaires du monde vivant à mesure qu’elles disparaissent, la révolution de l’IA peut aussi nous dessiller les yeux. On peut imaginer un autre avenir à l’Humanité que celui dessiné par les patrons transhumanistes de la Tech ou quelques-uns vont uploader leur cerveau dans un data center et ainsi accédé à l’immortalité. C’est réellement le projet de certains, tandis que les autres seront promis à une sorte de survie biologique au service des machines.
Les capacités de calcul bluffantes des machines peuvent nous sidérer mais elles peuvent aussi, en creux, nous révéler les aptitudes non numérisables des êtres humains, la dimension émancipatrice du langage humain, sa capacité à tisser des liens, à symboliser le réel, à nourrir la réflexivité. Tout cela constitue des expériences de vie. Qui, un jour ou l’autre, dans l’expérience humaine, peuvent faire contrepoids face à la dépendance cognitive qui s’instaure avec les usages aliénants de l’IA.
Encore faut-il que ces chemins soient accessibles, qu’ils soient présentés comme désirables et ne pas laisser la parole au seul promoteur de la facilitation et de l’accélération. J’espère que nos échanges d’aujourd’hui permettront de tracer quelques-unes de ces perspectives et quelques-uns de ces nouveaux chemins. »