Hypnocratie

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Synthèse de l’intervention de Julie Davidoux

Éditrice à Philosophie Magazine Éditeur.

Récit d’une expérience de pensée performative : Hypnocratie, un essai de philosophie politique coécrit et traduit avec des IA, et mis en scène sous la forme d’un philosophe fictif. La supercherie vise à rendre tangible la thèse même du livre : à montrer comment l’IA peut façonner la réalité. Quel accueil a reçu cette expérience ? Quelles questions soulève-t-elle quant à la figure de l’auteur ? Où sont les limites entre expérimentation et désinformation  ? L’édition peut-elle être un espace critique de l’IA ?

Julie Davidoux relate le cas d’Hypnocratie, un projet éditorial et philosophique mené au printemps 2025 avec Philosophie Magazine Éditeur, dans un contexte marqué par l’essor spectaculaire des intelligences artificielles génératives et par la réélection de Donald Trump en novembre 2024. Il s’agit de la traduction et de la publication en français d’un court ouvrage italien de philosophie politique attribué à Tianwei Xun, présenté comme un philosophe hongkongais.

Publié initialement en Italie à la fin 2024, Hypnocratie est diffusé dans le pays, puis dépasse les frontières italiennes pour atteindre la France début 2025. Le concept d’« hypnocratie », perçu comme un néologisme, semble fournir un cadre pertinent pour décrire un climat de vertige collectif, marqué par la confusion entre réalité et simulation.

L’hypnocratie y est définie comme un nouveau régime politique où la domination ne s’exerce plus par la contrainte physique ni par la persuasion rationnelle, mais par la manipulation des états de conscience collectifs. L’attention devient un levier central du pouvoir et la simulation ne se contente plus de représenter le réel : elle le précède et le façonne. Dans cette perspective, des figures comme Donald Trump ou Elon Musk n’ont plus besoin de contrôler les corps pour influencer les foules ; l’emprise s’exerce par un état de transe permanente, comparable à une hypnose collective.

L’affaire prend une dimension décisive en France à la suite de la publication, en mars 2025, d’un article intitulé Le siècle de l’hypnocratie sur Philonomist, média associé à Philosophie Magazine. Très rapidement, des doutes apparaissent quant à l’existence de l’auteur. Une enquête journalistique révèle l’absence de sources, l’inexistence des expériences décrites — notamment « l’expérience de Berlin » — et conduit à la conclusion que Tianwei Xun n’existe pas. Cette révélation met en évidence la rapidité avec laquelle un concept peut circuler et s’imposer dans l’espace médiatique sans vérification approfondie.

Dans le même temps, le contact avec l’éditeur italien Andrea Colamedici permet de comprendre que Xun est une identité philosophique construite dans le cadre d’un projet de recherche universitaire sur l’intelligence artificielle et les mécanismes contemporains de légitimation intellectuelle. Hypnocratie apparaît alors comme une expérimentation assumée. En l’espace de quarante-huit heures, la décision est prise de publier rapidement la version française afin que la démarche ne soit pas révélée par d’autres sources.

Le livre est publié début avril 2025, dans un délai exceptionnel de trois semaines, simultanément à la révélation de la supercherie en Italie par le magazine L’Espresso. Hypnocratie se révèle être une œuvre collective, issue d’une collaboration entre Andrea Colamedici et plusieurs intelligences artificielles. L’objectif est de produire une expérience philosophique performative : la manipulation décrite théoriquement dans le livre devient une expérience réelle, vécue par les médias et le public.

“Et ainsi, on se rend compte que la manipulation hypnocratique n’est plus seulement une idée dans un livre mais devient une expérience de manipulation de masse dans la vie réelle. C’était ça le but en fait. Une expérience philosophique grandeur nature”.

La postface joue un rôle central dans le dispositif éditorial. Découverte seulement après la lecture du texte, elle révèle les mécanismes de l’expérimentation et distingue clairement l’expérience critique de la désinformation. Les indices disséminés dans le texte et dans l’objet-livre visent à interroger le biais de confirmation et à montrer comment des récits sont acceptés lorsqu’ils confirment des attentes préexistantes.

L’usage de l’intelligence artificielle comme co-auteur et comme outil de traduction constitue un autre enjeu essentiel. Hypnocratie n’est pas un livre écrit par une IA, mais un livre écrit avec des IA, dans le cadre d’un dialogue nourri de références philosophiques. La traduction française, réalisée dans l’urgence à l’aide d’un outil de traduction automatique, est pleinement assumée et explicitement créditée. Cette transparence fait partie intégrante de l’expérience éditoriale.

La réception de l’ouvrage est contrastée mais largement positive. L’écho médiatique est important, les ventes élevées et les débats nombreux. Certains lecteurs et professionnels expriment une gêne ou une irritation face à l’ambiguïté du projet, tandis que d’autres y voient une œuvre cohérente et stimulante. Dans les milieux universitaires et journalistiques, l’affaire suscite des interrogations sur les processus de validation du savoir et sur le statut de l’autorité intellectuelle à l’ère numérique.

Au-delà du cas particulier, l’expérience Hypnocratie ouvre une réflexion plus large sur les métiers du livre et de l’édition : transformation de l’autorialité 1, évolution du rôle de l’éditeur, avenir de la traduction, place de l’IA dans la production intellectuelle. L’intelligence artificielle apparaît à la fois comme un outil, un partenaire de pensée et un miroir critique des institutions du savoir.

Julie Davidoux conclut sur la nécessité de développer une vigilance critique, de préserver l’exercice de la pensée et de concevoir une écologie de l’attention face aux transformations induites par les technologies numériques.


1 Autorialité : ce qui relève de la personnalité de l’auteur ou de l’autrice dans une œuvre