3 questions à... Marie Cosnay

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L’Agence vous propose de découvrir régulièrement des écrivains, illustrateurs, traducteurs… qui vivent et travaillent en Provence-Alpes-Côte d’Azur.
La traductrice et autrice Marie Cosnay, nouvellement arrivée à Marseille, a bien voulu se prêter au jeu des questions-réponses.

Crédits photo : Bertini

Marie Cosnay a vécu dans les Landes, à Nice, Paris et longuement au Pays basque, avec ses deux enfants, avant de s’installer à Marseille, comme elle en a toujours rêvé.
Professeur de latin, elle a démissionné de l’Éducation Nationale pour se consacrer à l’écriture. Elle a notamment traduit les Métamorphoses, d’Ovide, grâce à et pour ses élèves.
Les éditions de l’Ogre publient, outre ses traductions, ses romans fantastico-policiers, ses récits, ainsi que la trilogie Des îles, sorte de documentaire autour de la politique d’immigration, qui vient d’obtenir le Grand prix de la Société des Gens de Lettres (septembre 2024).

On peut dire « projets », au pluriel. Le premier est le suivant : je termine la longue et difficile traduction du De rerum natura, de Lucrèce. En quelque sorte j’ai fini mais quand c’est fini ça recommence, et ça pourrait recommencer plusieurs fois. Je traque les erreurs (il y en a) et les difficultés de grammaire (pour lesquelles je suis aidée par la merveilleuse latiniste Claire Paulian). Je cherche aussi quelques défauts de logique. Je reprends le mot à mot pour respecter la contrainte du mot = 1 mot. Je m’explique. Quand c’est possible de traduire un terme latin par le même en français, tout au long des six chants, pourquoi ne pas le faire ? Lucrèce travaille avec peu de mots (il parle d’ailleurs de cette pauvreté) et je voudrais avoir ce rendu en français. La répétition, la fabrication d’un monde, martelée. Les mots, les syllabes, comme les « morceaux premiers des choses », « primordia rerum », les atomes, qui construisent tous les corps de la nature. Alors bien sûr, cette contrainte (un mot = un mot) compliquera la lecture car le texte devient, pour que ça fonctionne, assez abstrait - finalement comme il l’est en latin. On n’interprète pas. On lit. On comprend. Ou on tente de comprendre.

Je souhaite également écrire sur l’histoire de ma lecture, personnelle, ni scientifique ni ingénue, de ce long poème épique et philosophique. Une sorte de longue préface, en quelque sorte !

Ma troisième actualité, je dirais simplement qu’elle me ramène là où j’ai été déjà (avec Des îles 3) mais en faisant un sacré détour. C’est la place de l’islam en Europe, plus exactement en Espagne, en Andalousie, que j’interrogerais. Passant par le XVIe siècle.

Il y en a tellement ! Je vais en choisir un. Le pays où l’on n’arrive jamais, d’André Dhôtel. Il y a tout là-dedans. Des enfants libres. Un cheval fou pie qui sait tout mieux que tout le monde. Des oracles. Une quête. Des personnages bizarres ou plutôt dont rien ne pourra jamais venir à bout. Rien comme psychologie. Des paysages enfermés dans des paysages. Une communauté rêvée, bohémienne. À venir. Un garçon double d’un autre qui devient une fille. J’aime infiniment. Je voudrais le lire cent fois. Le traduire dans toutes les langues que je ne connais pas. Je n’aimerais pas l’avoir écrit : je préfère le lire.

Les hauts de Hurlevent, Wuthering heights, Combres borrascosas. Emily Brontë. Sans hésiter. Pour Heathcliff et parce que ce roman est une réponse au mystère et à la folie d’aimer, à la folie de raconter, aussi, toute en épaisseur. Comme dans Le pays où l’on n’arrive jamais, il y a ici une jeune femme qui est le double d’un jeune homme, bohémien adopté, arraché à sa famille, révolté. Ce n’est pas le cas dans le roman de Dhôtel : il y a ici de la cruauté, le sens tragique et la conscience de la violence sociale. J’aurais pu aussi répondre : La chartreuse de Parme. J’en aime tout. La duchesse - princesse, son Mosca tout sage, Fabrice et même son amoureuse aux oiseaux dont j’ai été un peu jalouse. Et la vitesse, l’amour fou, la conscience sociale là aussi, l’enfermement, l’aventure. Et le narrateur. Sa présence. Ses choix. Ses ellipses. Sa liberté.

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