Karine Guerre : l’art complexe de la traduction

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« La traduction transforme tout afin que rien ne change », disait l’écrivain allemand Günter Grass. Installée à Arles, dans les Bouches-du-Rhône, Karine Guerre exerce depuis 1995 ce métier exigeant qui allie organisation et créativité. Traductrice en anglais, âgée aujourd’hui de 56 ans, elle partage avec nous sa vision de cette profession méconnue.


Quel a été votre parcours pour devenir traductrice ?

J’ai fait mes études à Paris, où je suis née. Après le bac, je n’arrivais pas à choisir une voie, tout m’intéressait, mais j’aimais déjà beaucoup les langues. Je suis donc rentrée en classes préparatoires puis j’ai obtenu une maîtrise de traduction littéraire en russe à la Sorbonne. En 1992, j’ai intégré l’École supérieure d’interprètes et de traducteurs (ESIT). J’en suis sortie trois ans plus tard avec un DESS trilingue de traduction économique, technique, scientifique et juridique. Un précieux sésame pour trouver du travail, même dans l’édition.


Pouvez-vous nous raconter le début votre carrière ?

J’avais besoin de gagner ma vie. Une année avant de terminer l’ESIT, j’ai été embauchée par les éditions Harlequin pour traduire de l’anglais au français. Une expérience qui m’a beaucoup appris. Grâce à la liberté de ce métier, j’ai pu séjourner en Grande-Bretagne, en Irlande et aux États-Unis, tout en continuant cette mission. Cependant, au bout de quatre ans, la solitude a commencé à me peser. J’ai donc travaillé comme éditrice et responsable de collection, toujours dans la même entreprise. J’ai occupé ce poste pendant 10 ans et j’ai finalement souhaité me réorienter dans la cuisine, une autre de mes passions. Je suis alors devenue cheffe à domicile.


Comment êtes-vous revenue à vos premières amours, la traduction ?

Au début de mon expérience en tant que cheffe, une ancienne collègue qui avait été recrutée par la maison d’édition Belfond m’a proposé de traduire un texte. J’ai accepté et je me suis aperçue que cela me manquait. Je suis ainsi passée des romans sentimentaux à la littérature générale et j’ai arrêté la cuisine. À partir de là, j’ai pu commencer à diversifier mes clients, les types de textes, etc. Je me suis aussi attelée à la non-fiction.

Concernant mes employeurs, j’ai beaucoup œuvré au sein du groupe Éditis : Belfond, Les Presses de la cité, Les Escales, mais aussi pour Flammarion. Depuis une dizaine d’années maintenant, je collabore avec Phébus, Albin Michel et La Martinière.


Vous mettez également votre expérience au service de la nouvelle génération, pouvez-vous nous en dire plus ?

Dans les années 2000, j’ai commencé à animer des ateliers de traduction littéraire en milieu scolaire, dans les médiathèques, les festivals, etc. Ce qui m’a conduit à finalement enseigner à l’université de Paris-cité, dans le cadre du master de traduction littéraire anglais/français. Depuis 2019/2020, j’exerce aussi à Avignon pour le master traduction et interprétation, parcours traduction éditoriale, dont je suis la codirectrice. Aujourd’hui, j’ai infléchi ma vie professionnelle vers cette activité, mais j’essaye toujours de traduire un ou deux ouvrages par an.


Quelle est votre méthode de travail ?

Quand je reçois un texte, je commence par le lire rapidement avant de donner mon accord à l’éditeur et de signer le contrat. Il est important de se sentir « accroché » par l’histoire. Il y a ensuite une deuxième lecture, beaucoup plus attentive à la suite de laquelle j’établis mon planning. J’écris ensuite un premier jet, puis un deuxième. Lorsqu’il y a des recherches à effectuer, je les mène en même temps que la traduction.


Qu’appréciez-vous le plus dans ce métier et, a contrario, quels sont les aspects les plus difficiles ?

C’est un moment qui tient presque de l’alchimie ou de la transe.
L’instant où je suis complètement plongée dans le texte, où il passe par moi et atterrit sur l’écran en français par une espèce d’opération qui m’échappe. Ce qui me plait aussi c’est la recherche du mot juste, qui me permet de restituer très exactement la pensée de l’auteur.

Si l’on se penche sur les côtés négatifs, le principal point noir c’est la précarité. Nous sommes des travailleurs indépendants soumis au régime social, fiscal et administratif des artistes auteurs. C’est un métier qui reste instable et relativement peu choisi. Au niveau national, toutes langues confondues, nous sommes 5 000 et uniquement 1 000 à plein temps. C’est pourquoi il est important de nous réunir et de pouvoir partager nos expériences au sein d’une structure comme l’Association pour la promotion de la traduction littéraire (ATLAS), dont je fais partie et qui organise des formations, des ateliers, etc.

Il est la fois sombre et mystérieux. Ce qui nous impacte surtout aujourd’hui c’est le fait que les maisons d’édition misent sur les ouvrages en français et réduisent le nombre de traductions, à cause de leur coût plus élevé. Impossible également de ne pas parler de l’IA. Mais à ce sujet, je dirais que pour le moment, en traduction littéraire, en France, on reste tous relativement conscients qu’il faut des humains pour traduire des textes qui ont été écrits par la main de l’Homme.

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